2008/Cimetière, par Djibril Bousquet

J’ai fini par trouver la tombe. Lucien Buridon 1920-1993.

Mon père est là ou du moins ce qu’il peut en rester après quelques années de décomposition, à six pieds sous terre comme l’on dit. Je ne viens plus très souvent à Paris et c’est un rite pour moi à chacun de ces voyages de consacrer au moins une demi-journée à la visite du Père Lachaise. C’était pour moi un endroit de prédilection quand j’étais étudiant et que j’habitais dans le quatorzième arrondissement. Décemment je ne peux pas passer ici sans le voir le padre et lui dire, avec tout le respect que je lui dois, que j’en ai toujours aussi gros sur la patate. Oui papa, c’est une riche idée que tu as eue de mourir et de me lâcher les baskets, même si tu aurais pu le faire plus tôt, mais enfin mieux vaut tard que jamais. Tout de même tu aurais pu te choisir un autre cimetière, mais peut être ne savais-tu pas, je veux bien te laisser le bénéfice du doute, peut être ne savais-tu pas qu’ici c’était un de mes lieux de promenade, de méditation, de ressourcement. Ici j’ai commencé à vivre, ici j’ai pu me débarrasser de ton souvenir, j’ai appris à respirer enfin. Alors comment oses-tu encombrer ce lieu, qui est celui de ma libération, de ta carcasse nauséabonde et malfaisante ? De quel droit m’imposes-tu cette présence ? Comment envisager encore, comme j’en avais caressé le rêve, de me faire enterrer ici un jour ? Il me plaisait alors d’envisager la mort comme une continuation de la vie, une vie plus heureuse c’est-à-dire pour moi, une vie sans père. Car pour moi vois-tu la définition du bonheur, c’est l’absence de la souffrance, du malheur et mon malheur, c’est toi. Tu n’as fait qu’une chose pour moi, un seul geste que j’ai eu la naïveté de prendre pour de l’amour, c’est d’attraper un cancer et de crever et de disparaître de ma vue. Mais ce n’était que pour revenir me narguer dans cet endroit.
Enfin, puisque tu es là, restes-y, et essaye simplement de te faire le plus petit, le plus discret possible, si ce n’est pas trop te demander, mon cher papa.
Oui, voilà ce que j’ai l’intention de lui dire.
Peut-être que dans un deuxième temps, mais dans un deuxième temps seulement, peut-être, enfin probablement, sûrement, à coup sûr, j’inverserai la tonalité de mon discours. J’amorcerai le virage par une considération philosophique, j’invoquerai par exemple le lien ténu, même pas l’épaisseur d’un cheveu, qui existe entre la haine et l’amour. Et pendant que j’y serai, car pourquoi faire les choses à moitié ? je me fendrai de quelques larmes, ce ne sera pas difficile, il suffira de me mettre en condition, j’y suis parvenu lors de ma dernière visite.
Il est donc là devant moi, à mes pieds et il est temps maintenant de commencer mon petit cinéma.
Mais je n’éprouve que de l’indifférence, qu’un ennui profond. Alors je m’en vais. Qu’il continue tranquillement à pourrir, moi j’ai ma promenade à faire. Je m’immobilise subitement après quelques pas. Tout de même, j’aurais pu dire au revoir ou adieu, la politesse ça existe ! A côté de moi, il y a un pot de fleurs sur une tombe. Il y a une photo aussi. Le type est souriant. Il a l’air heureux. Pas le genre ténébreux ou rancunier. Une tête sympathique vraiment. Il y a des gens heureux, ils ont ce don, leur bonne humeur est communicative et rien qu’à les regarder on se sent meilleur. Il a une tête à rendre service. “ Je peux te taxer une fleur ? c’est pour mon père.” Il me semble que le sourire sur la photo s’est accentué. Je me sers et j’apporte la fleur à papa.J’aperçois un corbillard et un groupe de personnes. J’ai de la chance, je vais assister à un enterrement, excellent pour me mettre dans l’ambiance avant ma promenade. Ce que j’aime bien dans les cimetières c’est que les spectacles sont gratuits. Je m’approche pour mieux observer, sans toutefois me joindre au groupe des amis et de la famille, par discrétion mais aussi parce que je suis intimidé par les dimensions du caveau. Visiblement on est ici dans un quartier rupin et ce n’est pas un SDF que l’on accompagne à sa dernière demeure.
Le discours est nul, ça commence mal. C’était un homme dont les qualités humaines et professionnelles étcétéra, c’était un ami attentionné et dévoué blablabla, Jean, tu resteras à jamais pour nous tous l’exemple parfait d’un homme qui patatipatata…
En plus il n’y a même pas de curé, pas de lecture de psaume biblique, moi j’aime bien les psaumes glorifiant L’Eternel qui nous guide en de verts pâturages. Franchement je suis déçu et les gens aussi semblent s’ennuyer ferme, et je me demande l’intérêt qu’il y a à avoir de la thune si c’est pour avoir un enterrement aussi nul. Mais puisque le spectacle est gratuit, rien ne m’autorise à faire une réclamation.
Pas de curé mais pas de veuve éplorée non plus. Pourtant la veuve éplorée est un des éléments clefs d’un enterrement réussi. Elle a vingt ans de moins que son regretté mari. Elle est catholique. Elle porte une robe noire moulante qui galbe des formes généreuses et une petite croix qui nous rappelle les souffrances qu’a endurées pour nos péchés notre seigneur Jésus-Christ, tout en mettant en valeur des seins d’une rondeur parfaite. Elle porte enfin, et c’est essentiel, un crêpe noir transparent pour couvrir sans le cacher un visage ou peut se lire sa dignité dans l’épreuve et une bouche qui suggère combien douces et expertes étaient les fellations que par amour elle prodiguait à son mari avant que le destin ne les sépare cruellement.
Je n’assiste pas à la fin de la cérémonie. De toute façon, les gens regardent leurs montres et il est probable qu’ils vont bâcler la mise en terre. C’est bien dommage car cela peut être intéressant, ce peut être un moment de grande émotion.
Normalement la veuve doit s’évanouir et un monsieur doit se précipiter pour la rattraper à temps et palper par inadvertance la douceur de ses fesses sous le tissu soyeux de sa robe. Ce qui est impossible en l’occurrence puisqu’il n’y a pas de veuve.
Alors je quitte les lieux pour continuer ma promenade.

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