Ce soir-là s’est ajoutée la honte, Hélène Barathieu

 « Je ne pouvais plus passer devant le château de Monsieur P. sans être assailli par la rage. Rage à cause de ce procès révoltant. Ce soir-là, s’était ajoutée la honte. Honte parce que j’avais manqué de courage. La peur m’avait noué. Marcel m’avait lancé, alors que je rentrais de la ferme de Cochoneplo, que je n’étais qu’un pauvre bougre, un drôle de trouillard. Il l’avait crié très fort, de l’autre bout du chemin, et j’étais parti en courant, sans rien répondre, ce qui me trahissait. J’avais couru, couru, et c’est là, près de cette barrière où j’avais senti comme une présence d’homme muet, et que je m’étais arrêté, à bout de souffle. 

A quoi aurait servi que je me dénonce ? Nous avions fait le coup à trois, un soir de pleine lune : Armand, son père et moi, avions cassé les troncs des jeunes mûriers, plus de cent, « exactement cent deux » d’après le juge. Nous, on n’avait pas eu le temps de compter, mais avec nos couteaux bien aiguisés, on entaillait tant qu’on pouvait, on tordait le tronc jusqu’à ce qu’il casse, et on passait au suivant. On a été interrompus par l’âne du père Bernard qui s’est mis à braire pour alerter tout le pays. On est parti en courant comme des dératés. Personne ne nous a vus. Personne n’a rien su.

Finalement P. a soupçonné Armand et son père, parce qu’ils les avait humiliés publiquement un jour de foire. Il les avait accusés de mettre des cailloux sous les sabots de ses chevaux pour les faire boiter. C’était faux. P. a appris la vérité quelques jours plus tard : c’était son propre fils qui avait fait le coup, pour s’amuser. Il ne s’est jamais excusé.

De toute façon, tout le monde lui en voulait et n’importe qui aurait pu abattre ses arbres. Avec ces nouveaux mûriers, il augmentait encore son prestige en nous exploitant chaque jour un peu plus. Notre seigneur ne respectait plus rien des lois du Seigneur, le seul qui mérite une majuscule sur les papiers, le seul qui mérite qu’on lui obéisse.
Je n’aurais pas dû fuir devant les moqueries de Marcel. J’aurais dû me planter face à lui et lui dire tout ça. Il aurait compris s’il m’avait écouté. Mais Marcel était fort comme le bœuf des Pantel, alors que tous me surnommaient le Magnan. Et c’est pas avec ce que P. nous laissait pour manger que j’allais grossir. En perdant mon meilleur ami et son père, qui avaient été vidés du domaine, j’avais payé moi aussi pour ce sale coup qui n’était que justice. Parfois me venaient des envies de brûler tout le château, et de les tuer tous, ces gens qui s’engraissaient sur notre dos. »

Balade écriture du 9 août 2009, à la Magnanerie de la Roque.
Ce texte répond à une suggestion d’écriture basée sur un incident raconté dans « Les seigneurs de la soie », de Jean-Paul Chabrol.

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