Chaussons et lumières, Jean-Pierre Aupetit

Emile est cordonnier depuis toujours dans cette petite ville du Sud. Hélas les temps changent et les clients se font rares. Les “talons minute” des galeries marchandes qui bordent les grandes surfaces ont capté une bonne partie de son travail et, il faut bien le dire, le soulier n’est plus ce qu’il était. Sans compter les nouveaux matériaux et la mode de ces horribles baskets, le métier périclite.

Un jour d’octobre maussade, alors qu’il écoutait le jeu des mille euros dont il était un fervent adepte, Emile reçut une étrange commande : il s’agissait de fabriquer une paire de chaussons d’un style particulier. Un dessin accompagnait la description technique, mais rien n’indiquait l’usage auquel on destinait ces étranges espadrilles. Le défi plut à notre cordonnier désœuvré et il prit son temps pour réaliser cette paire de chaussons. Il eut à cœur de montrer son savoir-faire, même si l’objet lui semblait quelque peu farfelu pour chausser une pointure de quarante-quatre. Il s’affaira quelque temps pour réaliser cette commande. Il n’y pensait déjà plus quand lui parvint par courrier une nouvelle demande, qui, cette fois-ci, concernait trois paires à l’identique de ces étranges ballerines. Le travail était bien payé, Emile se prit au jeu, les couleurs vives des tissus égayaient le petit atelier. Germaine, sa femme, remarqua à peine ces fanfreluches qui encombraient l’établi. Le vieux couple ne se parlait plus depuis longtemps. Chaque jour, à midi et à dix-neuf heures précises, Germaine passait la tête à la porte de la cuisine et lançait “ c’est prêt ”.

Les jours défilaient à l’identique. Emile n’avait pas de voiture, ne partait pas en vacances. Il n’avait jamais voyagé et ne connaissait que cette petite ville ou il était né. Il était d’une époque où la télévision, le rock et le téléphone portable n’existaient pas. Ses parents, avant de disparaître, l’avaient marié à Germaine, la fille du droguiste de la rue Droite. Emile n’avait plus d’amis ; ils étaient morts ou étaient partis vivre leur vie ailleurs. Néanmoins, il lui restait Ernesto, qui, de loin en loin, venait passer quelques heures auprès de son vieux copain ; mais autant Emile était casanier et ombrageux, autant Ernesto courrait par monts et par vaux, accaparé par la chasse, la pêche ou les champignons suivant la saison. Ils se voyaient donc peu.

Insensiblement, les affaires reprenaient, les commandes arrivaient maintenant régulièrement et Emile consacrait l’essentiel de son temps à la fabrication de ces chaussons dont il ignorait (n’étant pas curieux) encore l’usage. Un après midi pluvieux, alors qu’Emile posait une ébauche sur une forme, Ernesto, la barbe en broussaille, entra dans la boutique remplie d’effluves de cuir, de colle et de cirage.

– Le vent d’est ne vaut rien pour la pêche à la mouche, alors je me suis dit, s’il y en a un que je suis sûr de trouver aujourd’hui, c’est bien Emile.
– Comme tu vois, répondit le cordonnier.

Des rouleaux de tissus, jaune vif, rose, mauve, rouge, encombraient l’espace mesuré de l’atelier.

– Tu travailles pour le prochain carnaval ? plaisanta Ernesto.
– Non, regarde. Depuis quelque temps, je fabrique des ballerines.
– Ça par exemple, tu as déniché un sacré filon !
– Comment ?
– C’est formidable, tu fabriques des zapatillas ! Des escarpins pour toreros. Mais traditionnellement ils sont noirs, et toi tu les habilles de satin de couleurs vives. Qui t’a commandé ça ?

Emile se mit à chercher dans un tas de papiers dont l’ordonnancement devait tout au hasard. Il tira finalement deux feuilles d’un amoncellement de vieux journaux et de publicités.

– Regarde, j’ai retrouvé deux commandes.

Ernesto parcourut les documents et son visage s’éclaira d’un large sourire.

– Juan Bautista, Rafaelillo, ces deux toreros sont des stars, tu participes à une vraie révolution, la tauromachie est un art très codifié, changer la tradition, ça c’est un peu fort !

Devant Emile interloqué, Ernesto, une ballerine écarlate dans chaque main, mimait une série de naturelles, les yeux mi-clos en affichant un large sourire. Il s’arrêta soudain et fixa la vieille pendule Lion Noir dont les aiguilles semblaient se traîner mais qui néanmoins affichait une heure relativement juste.

– Déjà dix-neuf heures, je dois me sauver !

Au même moment, ponctuelle, Germaine lançait son sempiternel “ C’est prêt ! ”. Emile était rêveur devant son assiette de saucisses d’herbes et de pois cassés (une constante le mercredi). Il ne possédait guère plus d’imagination que de curiosité, mais maintenant il se remémorait les paroles de son ami : “ Ces toreros sont des stars ”.

Après ce repas silencieux, Germaine s’installa dans un fauteuil du salon, devant l’écran de télévision qui proposait une rediffusion d’un ancien Intervilles. Emile retourna dans son atelier et contempla longtemps les zapatillas. Maintenant il savait. Son travail n’était pas destiné à satisfaire les caprices d’un quelconque original, mais il s’offrait à des milliers de spectateurs lors de cérémonies païennes qui, pour l’instant, le dépassaient un peu. Les semaines suivantes, il reprit son ouvrage avec encore plus de soin et d’application.

Un beau jour, Ernesto franchit la porte de la boutique.

– Une chance mon vieux, prépare tes bagages pour le prochain week- end, je viens d’obtenir deux places de barrera pour la Feria des Vendanges.

Le jour venu, Emile attendait fin prêt devant le magasin. Ernesto arriva à l’heure précise au volant de sa vieille Simca 1000 bleue. Il n’avait jamais voulu changer de voiture, argumentant que le moteur arrière conférait à cette automobile une maniabilité qui convenait parfaitement aux petites routes de la région.

Ernesto jubilait, il fumait de petits cigarillos dont le cendrier était rempli. Il conduisait en parlant de taureaux, d’élevages, de lignées célèbres, de courses marquantes…
Emile écoutait distraitement en regardant le paysage défiler au rythme lent de la Simca. A l’approche de la grande ville, Ernesto s’animait de plus en plus tandis qu’Emile somnolait tranquillement, bercé par les paroles de son ami.

Ils trouvèrent facilement où stationner dans une petite rue connue d’Ernesto et les deux compères se dirigèrent vers un petit bar ou Ernesto semblait avoir ses habitudes. Sur un des azulejos d’un mur, on pouvait lire “ Aqui vive un torero ”. Après quelques anisettes, Emile avait renoncé à comprendre quoi que ce soit. L’endroit était décoré d’affiches, de photos de corridas et d’un mur semblait sortir la tête d’un impressionnant taureau naturalisé. Ce bar était à l’évidence un rendez-vous incontournable des aficionados et Ernesto, qui connaissait tout le monde, distribuait poignées de main et accolades. Les tournées se succédaient et il fut bientôt l’heure de se rendre aux arènes.

La foule se pressait aux abords du monument gallo-romain et Ernesto se disait que les places au marché noir atteignaient des sommes rondelettes. Installés à leur place de choix, les deux amis étaient au plus près du rond de sable inondé de soleil. Trois mille personnes garnissaient les gradins du vieux monument. Après quelques minutes d’attente, l’impeccable défilé du paseo capta les regards. Emile remarqua avec émotion qu’un torero foulait le sol, chaussé de ses splendides zapatillas roses. Ernesto commentait sans qu’Emile ne prête l’oreille à son débit surexcité.

– Le cavalier en noir c’est l’alguacil, les toreros portent leur cape d’apparat…

Après un tour de piste, le cortège coloré se retira.
Le silence se fit. Les trompettes résonnèrent, tous les yeux se fixèrent sur la porte rouge du toril qui venait de s’ouvrir. Le taureau sortit à petites foulées du sombre corridor, frémissant de retrouver l’air libre et la clarté.

– C’est un Miura, s’écria Ernesto, ces bêtes sont des monstres, imprévisibles et courageux.

Cornus, hauts sur pattes, longs, sept cents kilos de muscles aggripés au sol, ces taureaux sont incomparables et légendaires, vicieux diront certains.

Le torero s’avança au centre de l’arène, déployant sa cape rose et jaune. L’animal l’aperçut et se dirigea vers lui sans changer de pas. Mais il se retourna brusquement pour foncer sur le picador qui venait d’entrer en longeant la barrera.

Le contact fut si violent que la lance de bois se brisa comme un cure-dent. Le cheval fut soulevé de terre et retomba empêtré dans son lourd caparaçon. Le picador était resté coincé sous sa monture. Les peones accouraient de toutes parts pour éviter le pire, que le taureau se désintéressait déjà de ce tas informe d’où émergeaient deux bras et quatre pattes. Le premier tercio avait été très court. Le torero s’empara d’une paire de banderilles et appela le taureau à l’autre bout de l’arène. Juste devant Emile et Ernesto que leurs places de choix mettaient aux premières loges. L’animal avança en trottinant, droit sur l’homme qui l’attendait de face, levant bien haut les deux bâtons portants leur pointes. Le taureau chargea de près dans une accélération stupéfiante. A l’instant ou les banderilles se plantaient dans le cou du taureau, le torero reçut en pleine poitrine le formidable front de la bête. Il fut projeté en l’air et, avant qu’il ne retombe, le monstre l’avait embroché en plein vol. Dans la violence du choc, une des zapatillas du torero avait été projeté sur les genoux d’Emile qui, incrédule, avait assisté à l’horrible scène.

Une zapatilla rose tachée de sang.

Après un moment de stupeur, Emile tança tant et si bien son ami de partir sur-le-champ, qu’ils partirent sur-le-champ. Ernesto était un peu sonné, il ne fit même pas mine de protester un peu, il ne savait plus trop s’il pensait encore et suivit son ami.

Le chemin du retour fut silencieux, Emile tenait sur les genoux la zapatilla rose tachée de sang. Au moment où la route s’engageait dans les collines, le ciel s’assombrit et de grosses gouttes s’écrasèrent sur le pare-brise de la Simca 1000. Un épais rideau de pluie rendit la conduite plus difficile. Le va-et-vient des essuie-glace rythmait les kilomètres qui défilaient lentement. Un épisode cévenol, comme disent les météorologues. Ce n’est que vers le Villaret que la pluie cessa, et un étrange arc-en-ciel apparut avec une incroyable netteté par une trouée de nuage.

Ernesto stoppa sa voiture devant la boutique du cordonnier. Emile descendit sans dire un mot et entra chez lui.

Le lendemain, derrière la porte vitrée de l’atelier, on pouvait lire sur un carton : “ Fermeture définitive ”.

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