Marcher, écrire, par Djibril Bousquet

 

Je ne sais pas ce qui me hante, ce qui m’habite et qui m’obsède. Est-ce réel ou bien un rêve, ou le pressentiment d’une réalité qui me suit depuis toujourset que je ne parviens pas à cerner de façon claire, comme une autre réalité à côté de la réalité de tous les jours ?
Cela se passe souvent à la tombée de la nuit, lors de ma promenade quotidienne. Je marche dans la rue, cette rue si familière, et en même temps, je suis ailleurs, je ne marche que depuis cinq minutes et, d’un seul coup, cela fait des jours et des jours que je marche sur ce chemin, cela fait si longtemps que je marche que je marche depuis toujours, et je ne marche plus, c’est le chemin qui se déroule sous mes pieds, c’est l’horizon qui vient à moi et je suis dans une parfaite immobilité. Puis je sens une légère fatigue, je redeviens un marcheur ordinaire et je reconnais la rue familière.

Je pressens parfois la possibilité d’un phénomène analogue pour l’écriture, comme une espérance, comme une promesse d’un état nouveau ou je n’écrirais plus, ou, magiquement habité d’un sentiment de liberté, je contemplerais, sans effort, les mots défiler sous ma plume, envoûté par le rythme musical des phrases, les oreilles enchantées par la sonorité des mots, l’esprit émerveillé par la clarté logique du discours, les sens comblés par le trouble délicat dû aux odeurs musquées émanant de mots inconnus, venus de derrière l’horizon, aux couleurs sensuelles et mystiques, des « viva la muerte », des mots pour dire le reflet du soleil sur l’épée du cavalier chrétien chargeant au galop avant que sa lame ne s’ensanglante de rouge vermeil et que ne retentisse pour toujours en son âme le cri de douleur de l’ennemi terrassé qui lui ressemble tant et qui adore le même Dieu, des mots interrogateurs, sagesse de la folie, des mots aussi, remontant des entrailles de la terre, terrifiants comme la clameur des guerriers avant la bataille, des mots d’avant, d’avant le big bang, des mots d’avant l’instant ou commença le temps, des mots nourriciers d’une sagesse apaisante, comme pour dire par exemple satori de l’instant, solitude des rois, silence originel.

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