Poisson rouge, Jean-Pierre Aupetit


Photo©Fred SHOOT ME AGAIN

La ville commençait à nous peser et le Sud était attirant. Lola trouva facilement un poste intéressant. Dans un village, non loin de son travail, je dénichais une maison à louer. Je profitais des circonstances pour quitter mon emploi et bénéficier d’une période de chômage auquel je n’avais encore jamais goûté. Pour faire le point, disais-je.
J’avais pensé un temps cultiver un potager dans le jardin attenant à la maison, mais notre lapin noir et blanc y gambadait en liberté et le supermarché de la ville voisine proposait tous les légumes souhaités ; ce qui était plus sûr que de tenter de les faire pousser.
La terrasse d’un café débordait sur la place du village. Je passais ce début de printemps à lire sous un parasol jaune Lipton en attendant le retour de Lola.
Son nouveau travail lui prenait beaucoup de temps. Elle avait une grosse équipe et son poste avait été convoité par des gens du coin. Elle devait faire ses preuves et subissait un gros stress. Je veillais donc chaque soir à préparer un agréable repas dans une ambiance détendue. En fait, c’est surtout moi qui étais détendu.
Peu à peu, j’étendis mon rayon d’action et visitais la région. Je passais les rares après-midi pluvieux à la bibliothèque municipale. Je commençais à prendre goût à mon nouvel état de dilettante. Je parcourais les sinueuses routes de la région, le coude à la portière de ma grosse berline. Mon regard dessinait des trajectoires qui n’avaient rien d’automobile.
C’est sur le trottoir, devant la vitrine d’une enseigne “Motos, motocultures et tronçonneuses” qu’une belle Triumph Bonneville réchauffait ses chromes. Millésime 1968, peu de kilomètres, elle était à vendre. Six cent cinquante centimètres cubes de plaisirs à l’anglaise.
Le lendemain, la moto trônait dans le jardin, devant la porte. Lola jeta un regard à la machine. “ Amuse-toi bien” me dit-elle, et elle partit se coucher. Il commençait à y avoir un décalage assez net entre elle et moi. Je n’y pouvais rien. Je me sentais déjà dans un état de vacuité fort avancé.
Les routes de Lozère convenaient à merveille à la belle Triumph. J’adoptais un rythme de conduite cool qui correspondait bien à l’esprit de cette moto : pas une machine à rouler, mais plutôt un engin à ressentir l’environnement. Bref, je me sentais très bien. Je retrouvais le plaisir simple de rouler au hasard et j’oubliais parfois l’heure de rentrer. Je sentais Lola jalouse de mon plaisir, je n’étais pas envieux de son travail. Ma présence à ses côtés devenait, disait-elle, plus une provocation qu’un soutien. Plein de compassion, mais sans culpabilité, je décidai alors de continuer à prendre du recul.
Je serrais un maigre bagage à l’arrière de la Triumph – duvet, petite tente et quelques vêtements – et mis le cap sur l’Atlantique. Le ciel affichait un bleu pur et je chantais sous mon casque. La route dessinait de belles courbes et parfois mes bottes léchaient le bitume. Je n’avais pas perdu la main. Le moteur ronronnait d’aise et n’avouait pas ses vingt ans. J’avais moi aussi je crois, ce jour-là, vingt ans, vingt ans de moins.
La côte approchait, toutes les routes menaient à l’océan. J’avais roulé toute la journée et je ne ressentais aucune fatigue.
J’étais arrivé sur un vague parking presque vide, au bord de la plage. Le ciel se teintait de rose. Un cabanon tout proche proposait des grillades. Quelques tables sous un auvent de canisses.
J’étais le seul client de ce lieu du bout du monde. Les gambas que je commandais étaient sans doute les meilleures que j’eusse jamais mangées. Même le vin rosé je le trouvais bon. Quelques tentes étaient plantées à l’abri de la dune. “ Ce n’est pas vraiment un camping”, me dit la patronne, “mais vous pouvez planter votre tente, il y a une douche et un wc à l’arrière du restaurant.” Elle assurait ainsi sa clientèle de fin de saison et c’était plutôt sympa. J’avais monté mon petit dôme vert dans un coin tranquille à deux pas de la plage. Le bruit du ressac berçait mes rêves. Je passais mes après-midi sur le sable en compagnie des quelques livres que j’avais emportés.
Ce jour là j’avais un œil sur le “Vendredi” de Tournier et l’autre dans le ciel, qui suivait les évolutions d’un cerf-volant rouge avec à sa traîne un long ruban qui claquait au vent. De dos, une fille en maillot de bain, rouge également, contrôlait avec dextérité le vol de l’engin. L’image était belle, j’aurais presque regretté de n’avoir pas emporté un appareil photo. A la suite d’un piqué impressionnant, le cerf-volant frôla d’une aile le sol et échappa au pilote après une grosse cabriole. Le grand triangle de toile s’immobilisa sur le sable. La fille au maillot rouge avait les cheveux noirs. Elle enroulait d’un geste sûr les longs fils qui permettaient le pilotage, puis replia le ruban. Belle silhouette sur la plage déserte, elle marchait dans la lumière de fin de journée, son bel oiseau sous le bras. Elle devait passer près de moi pour rejoindre le chemin qui menait au parking. Quand elle fut à portée de voix, “bravo”, je lui dis, “ vous dessinez de belles lignes dans le ciel”. “ Merci, répondit-elle avec le sourire, mais ça n’est pas si difficile.”
“J’aimerais bien essayer de jouer avec le vent, je reviens demain, vous lisez Tournier ? Celui-là je le relis une fois par an, vous pouvez l’empoter, j’en ai d’autres. “
“Merci, à demain.”

Et elle disparut derrière la dune. Un soleil rouge plongeait dans l’océan et j’éprouvais quelque chose qui ressemblait au bonheur. Le lendemain, je commençais la journée par une promenade à moto le long de la côte, le premier village était à une quinzaine de kilomètres, une alignée de boutiques dont la moitié étaient fermées. J’achetais quelques cartes postales. J’en envoyais une à Lola. Je parcourais la presse devant un plat de moules frites aussi gai que l’actualité. Ma moto brillait sous le soleil de midi, beige et mauve, ses couleurs d’origine que j’avais ravivées au polish.
J’arrivais tôt sur la plage en compagnie des “Mots” de Sartre. Assez peu concentré sur ma lecture, je fermais les yeux un instant.
“Le lézard va se transformer en homard.”
C’était elle, j’avais du m’assoupir.
“Je vous ais vu passer ce matin en moto.”
“Je ne connais pas votre prénom, moi c’est Sam.”
“Enchantée, on m’appelle Mad , en route pour la voltige.”
“En fait, le cerf-volant je connais. J’en ai même cassé plusieurs avant d’être accroché à un delta-plane avec lequel je me suis fait peur. Maintenant j’aime autant rester au sol pour jouer avec les caprices des vents.”

J’étais contre son dos, mes mains sur ses mains pour sentir la tension dans les fils et diriger le bel oiseau rouge. Je lui déposai doucement un baiser derrière l’oreille. Un surfer jouait sur les rouleaux. Elle se dégagea doucement en me laissant les commandes. Je commis volontairement quelques maladresses que je rattrapais de justesse. “C’est pas mal pour un débutant”, dit-elle.

Le vent faiblit doucement, il devenait difficile de maintenir en l’air le cerf-volant. Il faisait encore chaud et je proposai une promenade à moto. Son Austin était garée à coté de la Triumph. Elle enfila un jean et un T-shirt marqué No Way. Elle me plaisait. Comme je n’avais qu’un seul casque, nous décidâmes de rouler les cheveux au vent.

Elle louait avec un couple d’amis une maison dans le village ou j’étais allé le matin même. Elle m’invitait à les rencontrer car, dans deux jours, les vacances seraient terminées. La route louvoyait le long des dunes. Mad se serrait contre moi et je roulais doucement pour prolonger le plaisir. La maison, a demi cachée par une haie de tamaris, était au coin d’une petite rue qui menait à la plage. Ses amis Fred et Sally étaient installés autour d’un apéritif à l’ombre d’un pin maritime. Une fois la moto sur sa béquille, Mad me prit par la main et me présenta. “Voilà Sam, un gentil motard.”

Fred et Sally étaient jeunes et blonds. Deux planches de surf étaient appuyées contre le mur. “Salut ! Asseyez-vous. Je vous sers un punch ?”.

Mad était allée chercher des olives à la cuisine. La conversation roulait sur la moto, la mer, la nature. Ils s’étaient rencontrés tous les trois dans la boîte où ils bossaient, un truc informatique de création de sites. Ce que je faisais, moi ? Rien pour l’instant, j’essayais d’écrire, un peu. Mad avait posé la main sur ma cuisse et on buvait des petits punchs. “J’allume le barbecue pour les grillades, tu reste avec nous bien sûr ?”

Je n’avais évidemment aucune raison de refuser. L’air était doux et les premières étoiles s’allumaient dans un ciel clair. Je me sentais tout simplement bien. La soirée s’étirait agréablement jusque tard dans la nuit.
“Je te garde avec moi ”, me dit Mad, “ je ne vais pas te laisser partir seul dans la nuit. ” Elle riait en me regardant.
Fred et Sally partirent se coucher, les bougies, sur la table, s’éteignaient une à une et nous restâmes un moment sans parler, à regarder les étoiles. Puis Mad m’entraîna dans la maison endormie.
Le soleil qui filtrait à travers les volets de la chambre nous réveilla doucement, très doucement. Une agréable odeur de café montait de la cuisine et tout était calme. Dehors, un mot sur la table.
“Difficile de résister à de si beaux rouleaux, il y a des crabes et de la salade dans le frigo.”
Il était plus de midi, une brise venait de la mer, l’été n’était pas fini et Mad était belle. Je savais que tout cela n’était qu’un moment précieux et que demain elle partirait. De quoi toucher du doigt quelque chose de l’ordre de la mélancolie. Il faisait beau et chaud. J’ai allumé le feu dans le barbecue avec des pommes de pin et ils sont arrivés, ruisselants, leur planche sous le bras.
“Les vagues étaient géniales ce matin !”
Ils étaient beaux dans le soleil. Tout le monde avait faim et le repas se prolongea dans la quiétude de l’après-midi. Mad devait récupérer sa voiture, je l’invitai donc à rentrer avec moi.
Nous savions tous les deux que cette soirée était la dernière que nous passerions ensemble. Je roulais doucement sur la route de la côte. Quelques petits nuages blancs bourgeonnaient dans le bleu du ciel. Nous arrivâmes au parking.
Elle descendit de la moto, ouvrit la porte de sa voiture, chercha dans la boîte à gants et revint vers moi un stylo à la main. Elle inscrivit un numéro de téléphone dans ma paume droite et m’embrassa.
J’étais toujours assis sur la Triumph quand son Austin démarra.
Un couple de Hollandais prenait l’apéro au bar du cabanon. Je me joignis à eux. Ils parcouraient l’Europe en tandem et, le pastis aidant, nous terminâmes la soirée devant une paella aux fruits de mer. Nous étions les derniers occupants du lieu. Ce n’est que tard dans la nuit que nous rejoignîmes, d’un pas mal assuré, nos tentes respectives.
Le lendemain, le soleil était déjà haut dans le ciel quand je sortis de mon duvet. Le coin était maintenant désert et je décidais de rentrer.
Concentré sur la route, j’avais la tête un peu vide, je voulais arriver avant la nuit, l’éclairage n’étant pas le point fort de ma monture. Les kilomètres défilaient rapidement. Il faisait encore beau et c’est dans le pourpre du couchant que j’arrivais à la maison.
Moto béquillée dans la cour, je quittais gants et casque. Mon regard se posa sur ma paume droite où il ne restait plus qu’une trace illisible. Je me sentis soudain très fatigué. Il y avait de la lumière dans le salon, je poussais la porte entrouverte. Lola fumait en regardant les infos à la télé.
“Le lapin est mort” me dit-elle sans se retourner.
J’avais le cœur comme un poisson rouge qui voit un mixer plonger dans son aquarium.

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