L’absence, textes d’atelier

Les textes qui suivent répondaient à la suggestion d’écriture sur l’absence, proposée en atelier bimensuel il y a quelques semaines. L’intégralité de la proposition se trouve sur ce blog dans la rubrique « Je vous propose ».

« Madeleine a 75 ans. Elle vit seule dans son appartement. Des visites, elle en a, de temps en temps. Infirmière, aide-ménagère viennent plusieurs fois par jour. Son fils aussi demeure présent. Il appelle pour avoir des nouvelles. Il a peur pour elle.

Ses petits-enfants viennent de moins en moins. Elle n’est plus guère intéressante. Elle radote, elle bougonne, elle tourne en rond. Elle ne pense même plus à la petite pièce qu’elle leur donnait avant. Pire encore, parfois, elle les confond, ne sait plus leur prénom.

Il est de plus en plus difficile de converser avec elle. Madeleine perd le sens des mots, elle perd les mots eux-mêmes, les remplace par d’autres en attendant… en attendant quoi ? Peut-être d’en retrouver un ou deux dans les affres de sa mémoire.

Madeleine perd le sens de l’orientation aussi. Même dans son appartement, elle a du mal à se repérer parfois. Alors, si elle s’aventure au dehors, elle se perd littéralement.

Madeleine perd le sens des choses. Elle ne sait plus à quoi sert une théière et réchauffe sa soupe dans la cafetière.

Madeleine est mère, grand-mère aussi. Mais elle ne sait plus où est sa place, quel est son rôle, sa fonction. Madeleine perd la mémoire. Elle ne sait plus qui vient de sortir de chez elle mais elle se rappelle du temps où elle faisait la tournée, sur son petit vélo, avec son père facteur.

Madeleine croit voir sa mère quand elle croise la voisine. Elle ne sait plus que sa mère est morte il y a bien longtemps.

Madeleine perd le langage. Elle dit les mots dans le désordre, ses phrases n’ont plus de sens. Ses sens font naufrage, la trahissent.

Madeleine a perdu son mari il y a un an. Il est mort brutalement, lui qui était si vaillant, si vivant aussi. Elle a perdu l’autre moitié de sa vie, celui qui était là, présent, depuis plus de cinquante ans. Avec lui, se sont envolés ses idées, ses pensées, ses souvenirs, ses émotions. Alors Madeleine a fait ce choix-là : elle s’absente du monde, elle s’absente à elle-même. Elle se réfugie dans l’oubli pour mieux supporter peut-être l’absence de l’autre. L’autre sans qui elle n’est plus rien, qu’un être sans sens. A cette absence inexorable, elle répond par une autre, sans retour également. Bientôt, elle perdra la parole aussi. Puis, son corps s’absentera. »

Chrystel

« ARNAL Benoît ?

–       Présent.

CASTAN Sylvie ?

–       Présente.

Et ainsi, la voix monocorde et impatiente de la maîtresse, Mme DUBOIS, récite son chapelet de prénoms. C’est l’appel. 25 noms défilent jusqu’au dernier, le 26e.

Valette Iris ? …. Silence. Iris VALETTE ?… Iris est la dernière de la liste. Bien sûr, le V est à la fin de l’alphabet !

Iris ne répond pas. Iris n’est pas là. Le silence qui suit l’appel de ses nom et prénom signe son absence. Absence répétée. La venue d’Iris à l’école est plutôt épisodique. Ses absences répétées, inexpliquées, font d’elle un personnage mystérieux. Son absence est un mystère, une énigme. Comme s’il s’agissait d’un message que je tente de décrypter.

Iris est très jolie avec ses boucles blondes qui flottent délicatement sur ses épaules. Même lorsqu’elle est là, je la sens absente. Son regard me traverse, me dépasse.

Ses grands yeux noisette en amande brillent comme des étincelles au milieu de son visage pâle.

Peut-être est-elle couchée au fond de son grand lit à baldaquin, encore malade. Son corps si frêle dissimule-t-il une santé fragile ? Ou bien, Iris souffre d’une maladie grave, incurable, nécessitant des soins à l’hôpital de la ville, d’où ses absences si fréquentes. Elle va bientôt mourir et ne veut pas se lier aux autres de peur de les faire souffrir à leur tour lorsqu’elle disparaîtra.

Personne n’a jamais vu ses parents. Une voiture sombre la dépose à l’angle de la rue lorsqu’elle vient à l’école et la reprend le soir, au même endroit, dès la sortie.

On ne sait pas qui conduit la voiture. Iris serait-elle une princesse conduite ici par son chauffeur ? Elle est si riche qu’aller à l’école ne lui sert à rien.

Mademoiselle a un précepteur qui l’instruit à domicile dans son palais isolé derrière la forêt. Elle ne vient à l’école que pour faire illusion, pour que personne ne sache son secret.

Ou bien, celui qui conduit l’auto est son père, un ignoble monstre si épris de sa fille unique qu’il ne peut résister au désir de la garder près de lui la plupart du temps. Iris a perdu sa mère en couches et c’est son père qui l’élève seul, un père trop aimant. Iris l’orpheline. Avec une si jolie princesse en guise de fille, pas étonnant qu’il ait du mal à s’en séparer. Alors il la séquestre dans une pièce cachée de son grand chalet, situé en dehors du village, en haut d’une colline. Et il lui sert à manger sur un plateau argenté plusieurs fois par jour. Iris passe ses journées à lire des romans et à écouter de la musique sur un vieux gramophone.

Iris parle peu. Sa voix est pourtant si douce, si mature. Elle ne joue avec personne, ne se mêle pas aux autres. Un jour, elle m’a dit qu’elle aimait bien mon écharpe avec ses petites boules de toutes les couleurs. J’aurais aimé profiter de cet instant pour engager la conversation avec elle mais très vite, elle s’est sauvée dans un coin de la cour de récréation et s’est replongée dans un de ses innombrables livres qu’elle apporte toujours à l’école.

Elle sent la lavande et le citron. Elle porte des vêtements d’un autre temps. Souvent les autres se moquent. Moi, je l’admire. Iris viendrait-elle d’une autre époque, d’une autre planète ? Iris l’étrangère. Une jeune fille échouée là par erreur. Incomprise des autres comme des siens.

Iris parle peu. Elle ne sourit jamais. Elle sourit juste d’un sourire malheureux malgré l’étincelle au fond de ses yeux. Elle ne dit rien et semble pourtant avoir tant de choses à dire. Elle sait des choses que je ne sais pas. Elle connait les noms des fleurs, des arbres et des oiseaux sur les livres d’école. Mais elle ne vient jamais aux sorties.

J’aurais aimé être son amie, connaître tous ses secrets.

Mais Iris est absente, elle ne répond pas à l’appel aujourd’hui et n’y répondra pas non plus demain ni les autres jours. Car Iris n’est plus là. »

Chrystel

 


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