Ecrire sur les murs, textes d’atelier

Ecrire sur les murs… C’était le titre de la proposition qui a suscité l’écriture des textes publiés ici. L’intégralité de la proposition se trouve sur ce blog dans la rubrique “Je vous propose”.

« Je n’osais jamais lui refuser le moindre service. Je savais qu’elle se couchait parfois
à point d’heure pour arriver à tenir sa maison bien remplie par les jeux de mes frères.
Et je ne lui en voulais pas. Pas à elle. Déjà, j’obéissais en silence, ne répondais jamais
à ses récriminations quand j’avais laissé traîner mon cartable dans le couloir et que Paul s’était pris les pieds dedans. Le jour où elle avait fait disparaître le fauteuil, je n’avais rien dit. Mais ce jour-là, je n’avais pas été le seul à me taire. Même Jean qui la ramenait toujours, avait fait comme s’il n’avait rien remarqué. Si les petits généralement opposaient à l’absence les cris de leurs chamailleries, j’avais décidé de grandir en silence. À l’école, cela me valut très vite d’être orienté vers une filière professionnelle.
« Plombier, t’auras à peine besoin de savoir parler », m’avait encouragé le vieux professeur en me donnant une tape dans le dos alors que je rassemblais mes affaires
le jour où je quittais le lycée.

Le silence n’avait pas que des avantages. Quand j’obtins mon diplôme professionnel,
je n’avais encore jamais fréquenté les filles et commençais à me demander si cela m’arriverait un jour. Même Thomas, le plus petit de mes frères, avait déjà ramené
une fille à la maison. À son tour, la mère n’avait rien dit et je n’étais même pas sorti
de ma chambre pour la saluer.

Quand la mère m’avait demandé de quitter la maison, je n’avais pas desserré les dents, seulement un hochement de tête en signe d’approbation. Je gagnais déjà ma vie et mes trois frères, qui partageaient la même chambre, avaient besoin d’un peu d’indépendance. « Tu peux le comprendre », avait précisé la mère.

Elle m’avait trouvé un petit deux-pièces à une distance respectable de la maison.
« Comme ça, tu pourras toujours venir passer le dimanche avec nous » et elle avait rajouté, généreuse, « ou même peut-être venir prendre certains repas du soir. »

Je n’avais jamais remis les pieds dans la maison de mon enfance. Les garçons étaient assez grands pour se charger des corvées à ma place et leurs rires me faisaient horreur.

Dans ce petit deux-pièces désormais, le silence pouvait habiter ma vie tout entière. »

Marie Vincent

Derrière le mur

 La vieille école était toujours là. Plus pimpante, plus gaie qu’autrefois. La sinistre cour et l’unique arbre souffreteux avaient disparu. A présent, une haie d’arbustes protégeait l’école de la rue. Des bacs à fleurs avaient été installés le long du mur. On avait repeint la façade lézardée et décrépie. De larges baies vitrées avaient remplacé les fenêtres hautes étroites. Mathilde leva les yeux. Le logement où elle avait vécu avec ses parents n’existait plus. A la place, on avait aménagé de nouvelles salles de classe. Elle n’avait pas beaucoup aimé cette maison-école. Pourtant, elle était troublée. Elle tourna la tête vers la gauche et vit que le mur qui séparait l’école de la maison voisine avait été abattu. Autrefois, c’était un mur très haut, gris et sans vie. Le jardin n’était plus là. Son jardin ! Maintenant, il y avait une place nue et triste au bout de laquelle se dressait un  bâtiment administratif froid et terne. Elle s’assit sur un banc et ferma les yeux.

Elle a 10 ans. Accroupie, la respiration haletante de peur d’être prise en flagrant délit, elle clignait des yeux pour mieux voir. A travers le trou minuscule du mur de béton, elle voyait un cercle de lumière. Sur sa gauche, elle apercevait des morceaux du potager et les allées de buis odorant. Les rames de haricot s’élançaient vers le ciel, tels des guerriers intrépides, qui malgré tout consentaient bonnement que les vrilles partent à l’assaut de leurs piques. Les gros choux ventrus d’un vert acidulé s’épanouissaient et gardaient sur le bord de leurs larges feuilles des gouttes de rosée. Sur la paille fraîche, bien protégées, elle imaginait les fraises en train de se gorger de soleil. Justes mûres, encore légèrement acides, elle sentait les fruits s‘écraser dans sa bouche, le jus couler aux commissures des lèvres. Sur la droite, en tordant douloureusement le cou, elle distinguait la terrasse qui courait le long de la maison. Des poiriers en espalier la bordaient. Une treille la protégeait du soleil. Un peu, plus loin, un chèvrefeuille et une glycine s’entrelaçaient et s’emmêlaient le long des croisillons en bois. Elle coinçait son petit nez dans l’interstice, fermait les yeux, respirait profondément et s’enivrait de leur parfum. Elle aurait tant voulu s’en approcher, rien que pour mieux sentir ces parfums qui lui auraient fait tourner la tête. Elle rouvrait les yeux et distinguait le petit carré d’herbes folles où poussaient en toute liberté des fleurs sauvages. Elle  rêverait, allongée dans l’herbe, baignant dans la fraîcheur végétale, fuyant la chaleur naissante. Les herbes caresseraient ses jambes nues, chatouilleraient ses bras.

Elle tendrait le bras pour goûter aux cerises craquantes. Elle se roulerait dans l’herbe, rirait aux éclats, se gorgerait d’odeurs et de soleil.

« Mathilde, où es-tu ? Reviens ici, immédiatement ! »

Elle sursautait, mécontente d’être dérangée dans sa contemplation. A regret, elle se détachait du mur, se retournait et à pas lents, elle regagnait la cour triste et vide. Elle s’asseyait sur les marches de l’escalier en face du vieil arbre solitaire et attendait.

Mathilde ouvrit les yeux, regarda la place tristement. Elle sut qu’une fois de plus le béton avait eu raison d’elle.

Liliane Paffoni

« Maintenant, il était tout seul. Tout seul dans la grande maison. La belle maison confortable qu’il avait bâtie pour sa femme et qui n’avait pas réussi à la retenir. Elle était partie, après dix ans de vie commune, de vie agréable… du moins le croyait-il. Elle avait tout pour être heureuse ! Que voulait-elle de plus ? Elle avait cette maison qui aurait pu être le rêve de toutes les femmes, une cuisine spacieuse, bien équipée, des chambres confortables meublées avec soin, des salles de bain modernes ; il voulait tant lui faire plaisir. Ensemble, ils avaient eu un fils, un beau garçon prometteur qui les remplissait de fierté et de joie. Alors, de quoi se plaignait-elle ? Qu’est-ce qui lui manquait ? C’est vrai qu’il n’était pas souvent à la maison. Il avait son travail qui l’absorbait énormément. En contrepartie, il gagnait beaucoup d’argent, et tous les trois en profitaient. Il était fier de sa famille, il aimait sa femme et son fils, mais il ne savait pas le leur dire, il ne savait pas leur montrer cette affection.

Il était souvent fatigué.  Il aimait être seul. Sa famille était importante, mais il ne savait pas rester avec eux, vivre des moments intimes, discuter avec sa femme, s’amuser avec son fils, en fin de compte, « jouer à la famille ». Ce n’était pas son truc.

L’estomac noué, il contemple le canapé rouge, où elle était si souvent assise pour regarder la télévision. Une boule monte dans sa gorge, mais il ne sait pas non plus pleurer… Il a mal, il se sent abandonné, seul, mais d’une solitude qu’il n’a pas choisie et qu’il ne supporte pas.

Il voudrait la reconquérir, mais il se sent si maladroit… Un mur s’élève entre elle et lui, elle a choisi une autre vie, lui, il subit la sienne, celle qui lui reste entre les mains, qu’il n’a pas tracée, pas voulue… Il se sent impuissant à franchir ce mur d’incompréhension, bâti de mille malentendus, de petites scènes de ménage, d’occasions manquées… ce mur de grisaille qui lui barre le chemin, qui l’empêche d’avancer. Il se laisse tomber dans le canapé, profondément malheureux. La boule dans la gorge l’empêche de respirer. Il tousse, s’étrangle, sanglote. C’est violent, ça fait mal. La pression monte dans ses tempes, son crâne est serré dans un étau, le mur est dans sa tête, le mur remplit sa tête avec ses grosses pierres grises qui se disloquent et qui finissent par exploser dans la douleur. »

Monika Espinasse

A 15 ans, Hugo décida de se murer dans le silence, au grand désarroi de sa maman, brave femme qui avait pourtant sacrifié sa vie pour subvenir à ses besoins. Mise en cloque elle-même à 15 ans, elle en avait voulu à cet enfant mais avait cependant tout fait, enfin, tout ce qu’elle avait cru bon de faire, pour l’élever au mieux. Cet enfant, décidément, ne s’était jamais comporté comme les autres. Il était obstiné et déconcertant. Il manifestait des centres d’intérêt particuliers, très éloignés de ceux des enfants de son âge. Et voilà qu’à présent, il refusait de parler. Elle ne comprenait pas pourquoi, vraiment pas.

Hugo avait attendu patiemment l’année de ses 15 ans pour s’enquérir de l’identité de son géniteur. Sa mère avait toujours éludé la question comme s’il s’agissait d’un sujet honteux. Cette fois-ci, il aurait sa réponse, enfin l’espérait-il. Après l’avoir assaillie de demandes restées lettres mortes, il avait décidé de ne plus lui adresser la parole. Et comme il vivait également le monde extérieur comme persécuteur, il choisit également de ne plus prononcer un mot, même au lycée où tout le monde l’ennuyait de toute façon. Se taire lui fut finalement plus facile que ce qu’il avait imaginé. D’ailleurs très vite, il cessa d’aller en cours, pour fuir ces nombreux regards insistants.

Et puis, pour renforcer sa décision, il cessa aussi de se laver. Puisqu’il n’était le fils de personne, il allait devenir personne, rien, il allait revenir à cet état informe qu’il était avant d’être là.

Sa saleté et son silence barraient toute relation à l’autre et encore plus à cet autre maternel avec qui il cohabitait depuis toutes ces années. Plus personne n’allait l’approcher. Il se sentait alors invincible et tout-puissant.

Chrystel

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