De l’infini à l’intime

Comment dire l’infini, comment l’écrire ? « J’en arrive au point essentiel, ineffable, de mon récit ; ici commence mon désespoir d’écrivain », écrit Borges dans L’Aleph, à propos de cet infini entrevu et incommunicable. (Proposition à retrouver dans la rubrique « Je vous propose »)

Les textes ci-dessous ont été produits pendant une balade écriture avec l’association Terre de lecteurs, qui nous emmena sur le causse au-dessus de Florac. A déguster dans le silence…

Zéro pointé vers l’infini

Ecrire l’infini, c’est écrire l’infime

J’ai vu…

Des lignes, à l’horizon. Lignes courbes qui se rejoignent comme autant d’arches, comme autant de fils d’Ariane ; passages truqués menant d’un pont à l’autre, d’un point
à l’autre ; fluides, mouvants

Surtout ne pas s’arrêter en chemin, surtout ne pas reculer

Laisser les lignes s’articuler, en une parfaite géométrie jusqu’au point d’ancrage global : la Vision.

Le pont vers l’infini se conçoit dans le mouvement /permanent / indispensable à l’équilibre des lignes de fuite.

Apprivoiser le mouvement

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J’ai vu…

Un arc inversé – écho de la vision première / miroir de la forme première – doubles zéros qui tendent vers l’infini. La sphère englobe.  La sphère est englobée.

Resserrement / concentration / zoom

Se saisir de l’axe  puis du centre.  Le point capte la vision. Concevoir l’Infini exige de fixer l’Unique

—————-

Alors, j’ai vu le noir extrême / vertige cosmique / aboutissement et origine

            Ne pas avoir peur du noir – cheminer

Puis,  j’ai vu des miroitements multiples / étoiles, messagères ancestrales / guides /orientation

Ensuite, J’ai vu un puissant éclat de lumière – insoutenable à l’œil – réticent au regard intérieur – aveuglant ou éclairant – selon le degré de préparation de l’âme

Enfin,  j’ai vu la palette des couleurs du monde / leur mosaïque. Contrastes, contraires et harmonie… J’ai vu le cadeau des couleurs du monde fini

Chris 

Matin
Aube en brouillard
Entre loup et chien, guetter l’aurore.
Froid.

Alors je vis l’escalier des lacets par la dernière étincelle des constellations qui donnaient à voir.

Je vis la ruine.
Un pignon.

Questions affluaient

mais déjà, au loin, se découvrait la croupe de l’âne.
Je vis son échine aiguë, têtue.
La peur me vint.

Se rassurer…

Alors, plus près, l’enfilade des piquets réguliers, même au rocher.

La main de l’homme.
Je vis le son sec de la masse qui tombe, enferme/

M’envoler et voir…

ailleurs,

meilleur.
Reprendre l’escalier des lacets, tourner après la première lueur, monter, grimper, ascensionner,

là où le ciel devient marée sur l’écume des nuages.

Naviguer, au-delà.

Kat
Je vois une étendue bleue, turquoise, indigo. Profonde, calme. De petites crêtes blanches moutonnent sur les vagues qui roulent vers le lointain, qui me portent, qui m’entraînent.  Je flotte dans la mer…

Je vois une étendue jaune, blanche, grise, sable, les grains de sable frottent, bougent, avancent, chantent d’une voix grave, étrange, les dunes de sable se déroulent à l’infini, se fondent dans le ciel. Je me perds dans les vagues éternelles du désert…

Je vois une étendue massive, du vert, du gris, du blanc glacé dans les combes. Les herbes s’accrochent à la terre parmi les rochers. Des rochers ronds, gris, massifs, empilés là, jetés du ciel le long des pentes. Une montagne puissante aux sommets étalés. L’horizon lointain m’emmène, là-bas, je m’envole…

Je vois une arche irisée, azur, grise ou blanche, de plomb, de coton ou de mousseline transparente, les nuages défilent, s’effilochent, courent, s’amassent, explosent. Je plane dans le ciel…

Je vois une boule aveuglante, blanche, jaune, orange, rouge, elle rayonne de toutes ses forces, elle englobe l’univers, elle chauffe, elle brûle, destructrice, bienfaitrice. Je la sens qui m’enveloppe, qui me transperce, me traverse, s’étale en moi. Je fonds dans le soleil…

Monika
l’aleph
Allongé sur le pavé l’aleph m’agrippe
et
j’ai vu un trou béant
un trou noir
dans lequel je plonge
je me noie
et
je ne suis plus

mais
je suis tout
j’ai vu l’arrêt du temps
où l’instant devient intemporel
maintenant devient toujours
hier aujourd’hui demain
ne font qu’un
j’ai vu le présent devenir éternité
et le point devenir infini
j’ai vu la déconstruction du monde
le palpable devenir impalpable
la matière muter en énergie
l’énergie se dissiper dans le néant
lumière noire
j’ai vu l’univers se concentrer
et n’être contenu
qu’au centre de l’aleph
j’ai vu l’alpha et l’omega
unique point
où tout est dit
tout est vécu
tout est inscrit
j’ai vu ce point d’où tout émergea
et où tout reviendra
balancier infini

Daniel

Doute

Je vis l’œil, écarquillé dans une orbite sans fond, tournant sur lui-même à une vitesse extrême. Son bleu d’acier, froid et dur clignotait.

Je vis la roche blanche se déliter en particules fines de calcaire.

La poussière envahissait l’infini, l’œil seulement gardait son éclat.

Je vis la femme et l’homme apparaître, se tenant la main, laissant loin derrière eux de vagues formes humaines.

Une angoisse terrible noircissait ma raison.

Je compris alors que je n’irai pas plus loin.

Je vis que la connaissance absolue n’était qu’illusion.

L’infini commandait, l’humilité de l’ignorance s’imposait, peut-être ?

Josiane 
J’ai vu de la fumée noire, bleutée.

Il montait lentement, mais opiniâtrement puis disparut tout doucement dans la fumée, c’était lui.

La route de l’espoir était là sinueuse, présente mais intangible.

Sentiment étrange, impossible de se laisser aller, sensation de vide, de vertige, d’aspiration vers le néant; ça grouille, au loin des êtres étranges, jamais vus.

J’ai ouvert une fenêtre sur un monde inconnu mais plein de promesses.

Comment communiquer, où porter son regard ?

Le vide fait peur et en même temps m’attire mais je reste spectatrice ; je n’ose pas.

Tout est là devant moi, si près si loin.

Christiane
Je vis le dos massif des géants de pierre
leur parure de buis jaunie par l’hiver
je vis les rides sur la joue du dragon et sa crête de calcaire
je vis le babil transparent des oiseaux
celui moqueur du choucas
je vis des grappes de bâtisses
étonnées de demeurer debout
je vis le flanc râpé du puech, dans le lointain

je vis le cri des camisards
le souffle des morts qui remonte en brume du fond de la vallée

je vis la fleur des eaux
à chaque printemps, la princesse Malalouche, vient s’y baigner
le pas léger, elle descend du Causse
secoue ses jupes fleuries et nettoie les fossés enneigés
s’attarde ça et là en semant des crocus
réveille un vieux pin endormi
bouscule un peu les genêts rabougris
et lentement se déshabille et se lave dans la rivière

Couché sur le pavé
je vis la faille où tout bascule
un empilement de chair et de ferraille
un ruban d’asphalte
le gris des toits

je vis une couche d’amertume
une couche de regret
une couche de misère
une autre de bienveillance
une autre encore de haine et de batailles

Etait-ce l’âme humaine
qui coulait dans ce couloir sombre
et que j’ai cru entrevoir ?

Babeth
La sphère dans le creux de la paume, j’ai vu
J’ai vu le brasillement des toits en reflets noirs dans les yeux de Marlène
Les mamelons bleuis dans les ruts printaniers
Le mouton à cinq pattes
Le lait caillé du ciel brisé par l’abeille d’un moteur
J’ai vu la lente décomposition du Méjean
L’érosion des couronnes calcaire
Le chagrin terne des cailloux
Se métamorphoser en grenaille la source vive du Pécher
J’ai vu l’ombre
Les poux sur l’échine de l’âne
Le silence de l’arche romane
J’ai vu croître l’herbe en sa sève
La main osseuse du temps qui passe
Et puis se relever vivante la reine Malamouche
J’ai vu la sinuosité des lignes droites
L’incommunicabilité des mots justes
La lumière de l’ignorance
La conviction tangente des mystiques
Enfin, j’ai vu la solitude sans faille de l’initié
Avant que ne se brise définitivement mon aleph

 Annette
J’ai vu le temps du rien et le temps des commencements.

J’ai vu le premier homme et ses errements.

J’ai vu les barricades et le peuple en mouvement.

J’ai vu surgir le soleil levant.

J’ai vu grandir l’enfant.

J’ai vu bien des amants.

J’ai vu frémir la terre, exploser les volcans, déborder la rivière, mugir les océans.

J’ai vu brûler le Causse sous un soleil ardent,

J’ai vu la pierre déshabillée par le vent.

J’ai vu le mal omniprésent.

J’ai vu la guerre, la trahison, le mensonge et tout cela en même temps.

J’ai vu la nuit et le silence bienfaisants.

J’ai vu ton cœur battant.

J’ai vu l’avenir menaçant ;

J’ai vu les premiers balbutiements et les derniers gémissements.

J’ai vu le cri du dernier instant.

J’ai vu danser un survivant.

J’ai vu chanter un survivant.

J’ai vu l’éternel recommencement.

Aline
Je vis une lumière verte le long d’un étroit couloir.

Je vis des candélabres qui traçaient mon chemin, des bruits sourds accompagnaient la lente remontée, des musiques inouïes surgissaient par intermittence.

Je vis des yeux d’hommes et de femmes bleus, verts, noirs. Je vis qu’ils me regardaient. Ils s’évanouissaient à mon approche. Je vis qu’ils étaient pleins de larmes.

Je vis une étendue déserte.

Je vis un arbre couvert de fruits d’or, je le connaissais de toute éternité. Au pied de cet arbre je vis un homme et une femme et j’étais rassurée.

Je vis le minuscule et j’en fus éblouie. Une chaleur douce caressait mon visage.

Je vis que je n’étais pas seule comme je l’avais cru.

Rachel
J’ ai vu la roche à nu

J’ai vu une variété de couleurs infinie

J’ai vu les lichens peindre des formes enlacées
J’ai vu la matière s’aimer, s’épouser

J’ai vu des gris, des noirs, des verts

J’ai vu le genévrier, le buis tanguer, danser sous la brise

J’ai vu le coussin de mousse moelleux

J’ai vu l’arbre enraciné dans si peu, dans rien

J’ai vu l’arbre cramponné au rocher

J’ai vu l’arbre disputer sa place au guetteur privilégié

J’ai vu les barrières rocheuses, personnages figés dans le temps

J’ai  vu dans ma bulle de savon

J’ai vu tout proche de moi au bout de mon nez, au bout de mon souffle

J’ai vu la bulle tremblante se former, naître, grandir

J’ai vu alors une écharpe vaporeuse se poser sur les épaules nues du Lozère

J’ai vu la ligne de son corps

J’ai vu jusqu’à sa croupe

J’ai vu jusqu’à son sexe alangui, endormi,

J’ai vu sa nudité, je l’ai recouverte d’un regard impudique.

__.

Claudine

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