Paroles captives, extraits

Derrière les barreaux, ils écrivent… des salades de vers, des moments immobiles, des rêves qui traversent leur pensée cloîtrée, leur vie de détenu, quoi. Ce qui suit est publié avec l’accord des détenus rencontrés ces trois dernières années. Les signatures sont fictives. 

Je vous parle de la pêche car je suis un fils de pêcheur et que j’ai du sel qui coule dans les veines.
Le pêcheur

Le galet
Je suis à Menton, sur la plage aux chiens. Il y a longtemps que je suis là, des milliers d’années. D’ailleurs, je suis tout arrondi. Je n’ai pas dit tout rond. Car je ne suis pas rond, vous ai-je dit déjà que je n’aime pas la perfection ? C. est venu me voir, me toucher de ses pieds. C’est normal, il habite boulevard du Garavan, je crois. Garavan, c’est le nom de ce quartier près d’un poste frontière qu’on a vu dans Le Corniaud, avec Bourvil et de Funès. Je me sens bien là où je suis. Je suis existence. Existence, non pas action. Je suis paresseux. Un paresseux c’est quelqu’un qui activement ne fait rien. Enfin dans mon cas je contemple, comme Diogène dans son tonneau qui disait « ôte-toi de mon soleil que je puisse contempler ! ». C’est un boulot de contempler ! Mais non, je suis, tout simplement. Il paraît que c’est le printemps, les badauds reviennent fouler la plage. Je ne le ressens pas beaucoup le printemps, moi je suis minéral. Oui, c’est ça, minéral. La plus inerte des créations. Evidemment tous ces touristes excités me bousculent. Et il faut me bousculer pour que je bouge un peu. Tiens, voilà le chien de Lily Moore qui vient faire pipi. Me rafraîchir un peu.
Gary

J’ai dans le regard la rue Michelet, un paysage grandiose caché par un grand mur ovale…
Guy


Géographie
Alès. Avec mes deux chats dont un qui s’est fait croquer par un chien. Le deuxième, son frère, que l’on m’a volé à Mende, au bord du Lot.
Uzes, pour les aides alimentaires. Un psychiatre.
L’Hérault, Montpellier pour les chantiers en construction.
Nîmes pour les chantiers et les travaux publics.
Villeneuve-les-Maguelonne pour le foot au stade de la maison d’arrêt.
Aiguillon Lot et Garonne, industrie de la conserve et les bonnes relations avec les copains.
Matignas pour les sauts en parachute.
Charente Maritime pour la manche, le bon cœur des habitants et la soupe populaire.
Lambersart, Lille.
Fabien

dans la maison
assis sur le tapis
je regarde les saisons
qui passent
toute l’éternité ne les fera pas changer
Nordine

Hommage
Tu vas avoir 82 ans, ce mois-ci, quel bel âge, grand-mère. Tant de jours passés comme de pages tournées, de joies, de pleurs, de connaissances et de naissances, de fêtes et de défaites, tout un parcours de bonheur, de peurs, de terreurs, sous l’emprise du Fuhrer, de larmes d’amour pour ta famille que tu as faite pour ne pas tourner la dernière page de ton livre. A ma grand-mère F.
Pedro

L’histoire que j’aurais voulu poursuivre
Tandis que nous traînions au bord de l’eau, comme font les marins oisifs à terre, nous avions des kilomètres de plage déserte pour nous évader. Nous enlevâmes nos chaussures et nos chaussettes, je remontai mon jean, elle releva un peu sa robe pour aller se tremper les pieds dans l’océan refroidi par l’orage du matin, c’était la mi-septembre et l’air était agréable. Les touristes étaient repartis vers d’autres cieux. Nous avions décidé de pique-niquer sur la dune pour avoir une vue d’ensemble. Dans le salon devant le canapé, il y avait une table de nuit en bois avec un tiroir sculpté…
Bernard

Tant de temps perdu
Tant de chemin parcouru
Tant de peines vécues
Tant de portes fermées
Tant de repas détestés
Tant que je tiens debout

Ce qui ne va plus
Ce qui ne marche plus
Ce qui nous tombe dessus
Ceux qui nous écrivent
Ceux qui nous ignorent
Ceux qui nous inspirent
Ceux qui nous montrent du doigt
Ce qui nous dépasse
Y a-t-il une porte de sortie ?
Nordine

J’ai oublié le son de sa voix et son visage depuis que je l’ai quittée une nuit d’orage pour un long voyage, mais le jour de mon retour, j’espère la retrouver aussi belle que je l’ai laissée.
Sim

Sur le cahier tombé sur le sol, son avenir était écrit. Il pleura.
Sim

Mes souvenirs de sommeil
Enfant, dans une caravane, il pleuvait, c’était génial.
Adolescent, dans une cave, j’étais saoul… Mauvaise nuit.
Au commissariat, garde à vue mouvementée, car j’ai mis le feu. Panique, intoxication. Monoxyde de carbone.
Le meilleur… Nuit d’amour avec ma femme aux Saintes Maries de la mer dans un camion aménagé… (Super)
Avec mon petit-fils de six mois endormi sur moi. Le régal de sentir l’odeur de bébé contre soi.
Une chambre d’hôpital, dix jours de coma. Aucun souvenir.
Le plus mauvais souvenir : première nuit en prison. Angoisse, stress, panique, cauchemar.
BD

La porte. Toutes pareilles. La grande pièce. La chambre des filles. La place des garçons et la chambre des parents. Le jardin me paraissait très grand, l’arbre avec les caisses, le cabanon où il y avait le charbon la balançoire les colombes le bac pour la lessive – et le bain les voisins, poulette – et la mère menthe – l’école des garçons plus loin que celle des filles – à dix ou onze ans déménagement le HLM – tout change eau chaude –  salle de bains – quatre chambres – le bonheur – les copains, les mêmes qu’à la cité d’urgence le bois, les collines. Le fort – même école – le long trajet – la cantine pas un bruit – la cour de récré et cet arbre – les murs en pierre saillantes le tobbogan qui nous était interdit puis changement – école mixte
Sergio

Souvenir
Les graines de piposol qu’on achetait à la boulangerie ce petit sachet de très peu de graines et ce goût de salé – une vraie arnaque il y en avait plus après qu’avant
Sergio

Profondément dans mes yeux
J’ai dans le regard les chevaux de Camargue, la mer, les étangs, ainsi que les moustiques qui piquent
J’ai dans le regard la fête des Gitans du 24 mai, célébration et chant religieux et flamenco. Un regard exceptionnel.
J’ai dans le regard les oiseaux et les bateaux, la mer que j’ai survolée en avion pour Ibiza. Magnifique.
J’ai dans le regard mon pauvre père travaillant le fer, avec son camion et sa grue, chargeant des carcasses de voiture pour gagner notre pain.
BD

Fiction

Sa tristesse, c’est un état permanent. On peut peut-être appeler cela “mélancolie”. Je veux dire qu’il n’y a pas de cause récente à son état de morosité. Elle est triste, un point c’est tout, comme elle mesure un mètre soixante, un autre point, c’est encore tout.

On ne voit pas cela bien sûr quand on vient lui demander une boîte de sardines, ou une salade, ou un kilo de pommes de terre. Là, elle est “normale”, fait sinon bonne figure, du moins figure commerciale. Elle laisse glisser son échelle le long des rangements et va chercher la boîte de sardines piquantes, je précise, j’aime bien.

Gourmandise
C’est de la confiture de marron. Je la ramenai de chez moi le dimanche soir, quand je rentrais à la pension, au collège de G. Elle avait un goût particulier, pas de confiture. Non, un autre plus épais, un goût plus rude.

Je croyais cela facile
Séduire Cécile !
Quel imbécile !
C’est qu’elle n’est pas docile, Cécile
Je suis là, j’oscille, je vacille…
Bref, ce fut difficile.
Christophe

Liberté
Dans cette cage parquée entre quatre murs, rythmée par le bruit des clefs que les porte-clefs frottent sur la ferraille ou clefs qui entrent dans les pênes des portes qui claquent sur le mur en s’ouvrant, dans cet endroit de privation où l’homme est déshumanisé, il garde un espace vital dans sa tête que personne ne pourra annihiler, l’esprit libre : la liberté de penser qui franchit les murs et les barreaux et les barbelés.

Chacun doit être à sa place, comme des draps rangés dans une armoire.
Ricky

Il y a un seul truc que j’ai gardé par truc, je veux dire cadeau, offert par mes parents, c’est le rubix cube dans sa boîte en plastique avec les faces complètes de la même couleur. Je n’avais pas envie d’y toucher pour ne pas casser les couleurs.
BC

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