Dans le secret du personnage

La proposition portait sur ce que révèle un personnage par son comportement dans une situation où l’on fait l’économie d’explications superflues.

Le texte est de Marie Vincent, auteur de Femmes du Burkina, Lharmattan, 2012.

La maison de campagne où nous réunissions s’éveillait de bonne heure. Des mots que l’on chuchote à peine, des portes qui claquent, les rires des enfants. Tout le monde se retrouvait vers huit heures dans la grande salle qui donnait sur la terrasse pour prendre le petit-déjeuner. Entre adultes, les discussions allaient déjà bon train. Assis à la table des enfants, Roman racontait son cauchemar de la nuit avec force éclats de voix. Le petit Adrien, malicieux, s’amusait à dérober le doudou de sa petite sœur Violette. Piquée par le jeu, celle-ci éclatait en sanglots.

Assis à l’autre bout de la table, Clément tournait inlassablement sa cuillère dans une tasse de porcelaine. Le sucre avait dû fondre depuis longtemps, mais Clément n’avait pas l’air de s’en soucier. Indifférent au brouhaha joyeux. Indifférent au long regard que lui jetait sa mère. Comme chaque matin, cette année-là, seul Clément l’air absent, ne participait pas à notre petite assemblée familiale.

Quand arrivait dix heures, une heure bien tardive pour le cœur d’une mère, et que le soleil plongeait enfin la grande pièce dans la lumière de l’été, Clément semblait alors capter un peu de cette énergie vitale. De nouveau, sa voix, son visage semblait s’adresser à nous. Cessant d’agiter sa cuillère, Clément levait alors son regard vers le plafond et détaillait le lustre de verre. Mais malgré ce semblant d’attention, Clément était ailleurs. La mère le savait bien, elle qui l’observait attentivement voyait déjà s’éteindre la pâle lueur qui avait animé quelques instants son regard. Clément, son fils aîné, avait un secret. La mère en était sûre.

Alors que nous nous préoccupions uniquement de tartines, de miel, de confitures et de jeux, Clément, lui, semblait négliger tout ce qui relevait de nourriture terrestre. Ses pensées s’abreuvaient à la source d’un souvenir qui nous échappait à tous, à sa mère en particulier,

Une main qui remonte le long d’un bras, s’attarde dans la chaleur de l’aisselle pour se poser sur un sein ferme et douillet. La sensation était telle que Clément frissonna. Un soupçon de mouvement tout de suite capté par la perspicacité maternelle sans qu’il dévoile pour autant le mystère qui avait transformé Clément.

Un corps qui s’allonge, une main que l’on tend comme un appel. Trop d’images se bousculaient dans la tête de Clément et son regard s’éteignait encore davantage. Clément n’avait pas su répondre à ce geste gravé dans sa mémoire. Et chaque matin, les remords, les regrets l’attraient sur une autre rive, au fil de la douleur, au fil d’un amour inachevé dont il avait bien du mal à s’extraire.

Clément, absent pour son amour, était absent pour le monde. Et la mère ignorante, avait bien du mal à s’y résoudre.
Marie Vincent 

2 réflexions sur “Dans le secret du personnage

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