François (Le carnet vert, suite)

François,

Cette libération qui s’approche, je l’espère et je la crains tout à la fois. J’éprouve le sentiment diffus de ne pas mériter cette liberté que l’on m’accorde après quinze ans, de voler à Mariette les quatre années supplémentaires que le jugement imposait, et que je ne dois cette remise de peine qu’à une argutie : celle de ma bonne conduite. Pourra-t-elle jamais effacer ce geste affreux qui a privé la femme que j’aimais de son bien le plus précieux ?

Il me semble qu’ayant accompli la totalité de ma peine, j’aurais pu retourner sur sa tombe… moins en dette… Et m’agenouiller en lui demandant pardon. Mais à quoi cela rimera-t-il ? De la même façon qu’on ne peut accorder de pardon à qui ne le réclame pas, peut-on l’obtenir de quelqu’un qui n’est plus là pour l’accorder ? Pourquoi faudrait-il que je considère que son pardon m’est acquis ? Quelle valeur aurait-il s’il ne coûte plus rien à celui qui l’accorde ? Dois-je me convaincre qu’elle aussi n’attend plus que cela pour que je vive enfin en paix ? Ne lui ai-je pas demandé pardon des centaines de fois ailleurs que sur sa tombe ?

Mais je me martyrise encore, je vous entends me le dire, et cette plainte ne doit pas cacher que de nous deux, de Mariette et de moi, c’est encore elle qui a la part la moins belle. Je ne peux oublier cela. Je me réfugierai dans le souvenir de notre complicité du début de notre amour. Nos vies sont liées pour l’éternité.
Je vous dis à bientôt.
Jean Poltron

A l’époque, je n’avais jamais mis les pieds dans une prison… Depuis, si. Pour animer des ateliers d’écriture. Cette question du pardon, de la faute, de la dette, a été abordée une fois dans un groupe de détenus. Avant le temps de l’écriture, nous avions un temps de parole où ils s’interpellaient, abordaient les histoires de « cantine », les « affaires » de la nuit précédente ; où ils me demandaient mon aide pour un courrier, une requête à la direction, et où ils me posaient aussi quelques questions sur l’actualité entre autres. Que je sache, aucun n’avait de meurtre à se reprocher mais je ne leur demandais jamais rien. J’avais posé cela dès le départ entre nous : ne rien laisser filtrer de leur cas. Jusque là, ce groupe de détenus n’avait jamais parlé des raisons pour lesquelles ils se trouvaient derrière les barreaux. Mais ce jour-là, nous devions parler de la nécessité de régler sa dette envers la société. Comment était-ce venu sur le tapis, je n’en sais plus rien. J’appris ainsi de l’un d’entre eux qu’il avait deux morts sur la conscience… par accident. Une histoire de circonstances qui fait que l’on se retrouve impliqué dans un accident alors qu’on est dans une situation de hors-la-loi… Le gars était assez fataliste, c’est à peine s’il se sentait concerné par ces deux morts. Quelle était la part de la malchance dans cette histoire ? De sa responsabilité ? Nous avions discuté longtemps. Un autre jeune détenu qui vivait très mal sa détention était au bord des larmes parce qu’on venait d’aggraver sa peine. Il ne se dédouanait de rien, il entendait subir sa peine jusqu’au bout (quatre ou cinq ans tout de même). Il essuyait ses larmes de son poing fermé. Il regardait droit devant lui. Il avait vingt-quatre ans et des yeux bleus magnifiques.

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