Un petit Moleskine tout noir [≠1]

Souvenirs

Je les suivais à bonne distance. Le sentier s’élargissait, s’aplanissait, à deux reprises, je vis des taupes mortes, le museau effilé mordant la terre, on aurait dit des jouets en peluche et en caoutchouc. La canicule était exceptionnelle, on avait annoncé 40°C à l’ombre pour le week-end, je transpirais sous mon chapeau de paille. Ils avançaient devant moi, devisant pour se donner le change, elle, la silhouette fine, traînait légèrement les pieds, elle était chaussée de tongs en plastique jaune. Elle avait noué un paréo court autour de sa taille et portait un T-shirt à bretelles qui laissait voir ses belles épaules larges et musclées. Lui avançait d’un pas allongé qu’elle s’efforçait de suivre claquant des tongs à chaque pas. Son pantalon de jean noir, trop grand, bâillait aux fesses et tirebouchonnait sur ses chaussures. Il parlait beaucoup avec les mains. Je ne percevais pas ses paroles, seulement parfois le son de sa voix quand je me rapprochais d’eux.

Quand le jardin apparut sur notre gauche, il fallut grimper un peu pour le voir vraiment. C’était un terrain plat, entouré d’arbres de toutes essences, et dans cet espace au dessin accidenté, tout semblait pousser en harmonie. Pommes de terre au feuillage vert dense, tomates signalées par des piquets de bois, haricots à rames, pois mangetout… Il se tourna vers moi pour que je confirme son admiration, c’était un beau jardin. Et nous reprîmes notre route vers la maison du frère.

D’abord on vit un chalet sur la gauche, dominant le chemin, elle dit c’est la maison d’Yvan, et nous avions tout en tête ce que cela signifiait. Tout de suite, à droite, en contrebas, j’aperçus des cabanes à lapins, un tas de fumier, des planches. Il se retenait de trop regarder les clapiers, ça lui rappelait sa mère et soulignait l’attachement que son frère avait encore pour elle. C’est ce qu’il pensait en tout cas. Il me le dit plus tard. On prit un chemin caillouteux qui descendait brutalement, au milieu des herbes hautes, et je vis se dresser une ruine devant moi. Elle expliqua que son père la remontait pierre par pierre depuis quelques mois et malgré elle de sa voix suintait l’admiration. On contourna la ruine par la droite, on passa le long d’un fil où pendaient marcels et shorts, et pantalons juste posés là, sans pince à linge, essorés et jetés sur ce fil, je pensais que la personne à laquelle appartenaient ces habits vivait dans la pauvreté, indifférente à la bonne tenue de ses vêtements.

Enfin, je vis la maison mitoyenne à la ruine, un cube de pierres sèches percé d’une porte ouverte. Les deux venaient de s’inscrire dans le cadre et j’entendis une voix dont j’ignorais jusqu’à présent le timbre : « Qu’est-ce que tu fous là, toi ? » « Tu pouvais pas me prévenir ? » à l’adresse successivement du frère d’abord, puis de la fille, sa fille.
J’arrivai à mon tour, personne ne me présenta et je restai debout face à l’homme assis devant une télévision allumée. Il ne lâchait pas l’écran des yeux. Je fus frappée par la couleur de ses yeux, bleue. Un bleu qui hésitait entre l’outremer et l’indien, plus tard je vis que son œil gauche était vairon, bleu et marron par moitié.
Il avait un visage anguleux, hâlé par le soleil, cuivré, et une tignasse blanche, coupée court, en houppe devant, qui soulignait un front haut barré verticalement en son exact milieu d’une ride rouge, comme frappée au fer.

Je m’avançais, me présentais et l’embrassais sur les deux joues. Il n’avait pas bougé du canapé, il esquissa un sourire. Il fit une place à son frère près de lui, sa fille se recroquevilla sur une malle face à moi qui trouvai un morceau de bûche pour me poser. De là, je les observai tous les trois, les trois G. coincés dans leur pudeur.

[C’était en Ariège, en 2001, l’homme du canapé fêtait ses 50 ans, enfin, il ne les fêtait pas justement et nous étions venus le surprendre avec quelques pâtés, un gâteau et une bouteille… Nous avons passé un moment délicieux, à quatre, ils se remémoraient leur passé, leur « Tata Giulia », les histoires de famille. J’eus un coup de cœur pour cet homme seul, qui avait quitté sa région trente ans plus tôt et qui vivait isolé loin de toute famille, par choix. Il me compara à Rita, sa cousine, et ça, ce fut le plus beau des compliments…]

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