Le plaisir des poissons

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L’un et l’autre appuyés contre la balustrade en pierre blanche, face à face.
Il plonge dans ses yeux un regard tendrement inquisiteur dont elle ne se détourne pas. Mille pensées la traversent : l’incongruité de la situation, le hasard insolite qui l’a conduite dans ce jardin, sa rencontre avec cet homme déjà croisé, déjà aimé, la certitude qu’elle l’entendra bientôt prononcer des paroles irréparables, la pesanteur qui s’installe entre eux au fur et à mesure que se prolonge le silence, l’insupportable sensation de se rigidifier dans sa robe noire, et d’être déshabillée au fond tant ce regard s’éternise, l’appréhension de la fin de l’histoire, bouger alors au risque d’être métamorphosée… ?

Tu ne me réponds pas ? J’ai dit : Voyez comme les poissons sautent ! C’est là le plaisir des poissons. Tu dois répondre : Vous n’êtes pas un poisson ; comment savez-vous ce qui est le plaisir des poissons ?

Les paroles irréparables.

MS

Et parce que je vous dois une explication, à vous lecteurs, pas aux protagonistes de l’histoire qui de toute évidence, la connaissent :

« Tchoang-tzeu et Hoei-tzeu prenaient leur récréation sur la passerelle d’un ruisseau. Tchoang-tzeu dit : Voyez comme les poissons sautent ! C’est là le plaisir des poissons. – Vous n’êtes pas un poisson, dit Hoei-tzeu ; comment savez-vous ce qui est le plaisir des poissons ? – Vous n’êtes pas moi, dit Tchoang-tzeu ; comment savez-vous que je ne sais pas ce qui est le plaisir des poissons ?  – Je ne suis pas vous, dit Hoei-tzeu, et par suite je ne sais pas tout ce que vous savez ou ne savez pas, je l’accorde ; mais, en tout cas, je sais que vous n’êtes pas un poisson, et il demeure établi, par conséquent, que vous ne savez pas ce qui est le plaisir des poissons. – Vous êtes pris, dit Tchoang-tzeu. Revenons à votre première question. Vous m’avez demandé : « Comment savez-vous ce qui est le plaisir des poissons ? » Par cette phrase, vous avez admis que je le savais ; car vous ne m’auriez pas demandé le comment de ce que vous saviez que je ne savais pas. Et maintenant, comment l’ai-je su ? Par voie d’observation directe, sur la passerelle du ruisseau. »

Léon Wieger, Les Pères du système taoïste.

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠9

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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4 réflexions sur “Le plaisir des poissons

  1. Le plaisir est-il insaisissable comme les poissons qui sautent ? Merci à tous les deux pour ces moments délicieux que vous nous faites partager.

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