Dérangement

Marc-Guerra-DPDF19

 

Quand j’appris la nouvelle, j’écossais des petits pois sur la table de la cuisine, enfin, je m’étais adossée au mur, j’avais calé une bassine sur mes genoux, un seau à mes pieds, je prenais une gousse sur la table, en arrachais le fil, le « ploc » ténu quand je la séparais en deux rythmait mon travail, je passais l’ongle du pouce au ras des graines pour les extraire d’un seul mouvement, des grains lisses, c’était une fin de journée ensoleillée, j’avais passé l’après-midi à jardiner, à cueillir le fruit de mes semis, toujours éblouie par la bonté de la nature quand on y mettait un peu du sien, et puis là, comment dire, je profitais, d’autres auraient plongé le nez dans un livre, moi non, Mendel s’invita dans mes réflexions avec sa théorie de l’hérédité, les petits pois lisses et les pois ridés si ça vous dit quelque chose, je me questionnais sur ce que l’on transmet, sur ce qui nous distingue de nos ascendants et autres descendants, sur ce que l’on tient à revendiquer, sur ce que l’on tait, ce que l’on s’interdit de verbaliser, ce que l’on s’interdit même de penser. La petite maison était celle de mon enfance, livrée à elle-même depuis la mort de tous, avec ses meubles d’avant, ses chaises branlantes, ses tapisseries au mur, ses couleurs délavées, j’en avais hérité, je la gardais telle quelle, j’y venais chaque été. C’est le téléphone qui résonna brutalement dans la cuisine aux murs chaulés, je l’avais fait installer récemment après avoir hésité cinquante fois, j’en avais trop parlé autour de moi et je m’étais résolue à suivre l’avis quasi unanime des autres. C’était tellement incongru cette sonnerie après les cigales de la journée, je me précipitais et donnais un coup de pied dans le seau aux épluchures, heureusement, j’avais écarté la bassine aux petits pois d’un geste sûr. Allo. Oui. C’était la mère de D., D. était internée à Montfavet, comme Camille Claudel, je pensais en tremblant, nous l’adorions toutes deux, après avoir reçu « du ciel » une ceinture tricolore aux pouvoirs étranges, elle avait jeté du haut de son appartement un téléviseur qui n’avait heureusement blessé aucun passant, et quand on avait fait irruption chez elle tout était sens dessus dessous, elle criait qu’elle était enfermée dans un bocal, elle se débattait, perdait son souffle, hurlait mon prénom, elle voulait me voir, moi seule pourrais la comprendre. Je raccrochais. Je promettais de me rendre à l’hôpital. Tous les petits pois nageaient dans la bassine, la marée avait emporté les cosses, j’entendais le bruit des vagues, nous étions brûlées par le soleil et le vent, j’avais fini par marcher sur une vive et terminé l’après-midi dans la cahute des maîtres-nageurs, sur la plage, D. étalait l’huile protectrice sur son corps ferme d’adolescente, si belle déjà, nous récitions des poèmes de Char et d’Audiberti, elle était amoureuse de M. Tout avait commencé là. Et la folie était de retour.

 

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠19

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

Licence Creative Commons
Ce(tte) œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Une réflexion sur “Dérangement

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s