Promenade [estivale] à Kairouan

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La ville faisait front au malheur.
Elle lui opposait l’action et l’inertie, à moins que ce ne fût le jeu. Elle multipliait les feintes et les prises. Elle se rendait inintelligible à l’adversaire, à l’ami, peut-être à elle-même. Etait-ce pour l’emporter ou pour renoncer ? Et si ce n’était ni l’un ni l’autre, mais plutôt que le malheur l’eût rendue tout entière équivoque, pour la mener à l’issue, ou bien à quelque monstre central ? Qui pouvait le savoir ?
La raison, sans aucun doute, à condition de percer et d’accomplir ces dédales.

Ce pays qui te ressemble était l’Orient. La ville pouvait être Le Caire, Ispahan, Damas, Caboul. J’y errais par une de ces nuits où le ramadan se fait or nocturne, gloire de la poussière, ivresse de la privation. Une foule se pressait dans les rues de la nuit, plus fervente d’être à ce point accablée par le malheur.
J’errais dans le vieux quartier qui du mausolée d’un saint conduit par un lacis de ruelles à deux portes du rempart, la Conquérante et la Victoriale. Une fondamentale abondance de signes m’entourait. Des sanctuaires pour le recueillement, des halles pour le négoce, des écoles aux surplombs ouvragés, des fontaines pour la soif. Mais tout cela mêlé, fuyant, et comme masqué. Les remaniements inlassables de la forme, tant de variations sur tant d’immémorial, aujourd’hui le modernisme qui rase les palais, ouvre des écoles et des bureaux, érige des blancheurs lisses à étages parmi les reliefs brunâtres du passé, tout cela confondait les époques, brouillait les pistes du même être collectif qui bougeait toujours fidèlement dans l’espace héréditaire. On priait, on fumait, on causait, on regardait les femmes. On mangeait. Aux éventaires luisaient les fruits multicolores de la saison. Des gargotes s’échappait l’odeur des viandes chaudes. Sur le parvis du saint, l’enseigne d’un rôtisseur s’autorisait d’un centon coranique pour vous inciter à jouir des bonnes choses de ce monde, tant qu’elles sont licites.
Le désir des nourritures est aussi désir de la vie, appétit de soi-même, élan de toutes les faims. Par le besoin, cette foule rejoint l’histoire du monde et, de son malheur et de son risque et de son espoir, la refaçonne, qui sait ? On s’y perd.
Ainsi la ville se ramassait, dans ce mois de ramadan, sous son manteau de fausse inconscience, déchiré par le besoin. Que fallait-il le plus admirer, de son aptitude à ignorer la catastrophe, ou de son énergie à la défier ? Telle avait dû être dans bien des cas la conduite des sociétés orientales, et de beaucoup d’autres, au moment de l’occupation étrangère. Des peuples rompus se reployaient sur leur prière, qu’on appelait aussi leur illusion. Sur leur désir, sur leur rêve, que j’appelle aussi recours à la Nature et à leur nature.
Leur démarche pouvait aboutir, puisqu’elle les a menés à beaucoup de reprises, malgré la disproportion des forces. Mais dans cette capacité réside un péril : que ce rêve, pour l’appeler ainsi, ne soit pas celui qui donne à l’histoire son envol, mais l’élude et l’ensevelit. Qu’il ne soit pas la « splendeur orientale » qu’appelait Baudelaire, mais sa caricature d’exotisme et de mensonge, complice de l’agresseur. Et que cette pluralité de recours ne soit pas le jaillissement d’une vérité indivise, mais sa parodie, et non pas une lutte par la métamorphose, mais un lâchage dans la confusion.

Jacques Berque, L’Orient second, nrf, Gallimard, 1970.

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Kairouan, la médina, sept. 2014. MS

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