Marcher dans la maison vide

Le regard au sol. Instinctivement. L’étroitesse et la raideur de l’escalier sans doute. La main gauche sur le mur pour s’aider à descendre. A plat, sur le crépi lisse. Tout le monde a glissé. Malgré la lumière naturelle venue de l’arrière, de la cuisine jaune. Dans la main droite, l’ampoule électrique et son halo jaunâtre qui éclaire à peine. Plonger la vue au plus loin de ce que l’on peut voir. Se dire ce n’est que ça, ne plus y penser, oublier ses pieds, les marches creusées dès la première et l’inégalité de toutes les autres qui suivront, que l’on ne jauge pas d’ailleurs, à première vue. Sur le mur le crépi s’effrite jusqu’à ce que l’on réalise qu’il a quitté la paroi, que peut-être jamais il n’a agrippé la pierre humide, l’humidité qui s’infiltre dans les doigts, rafraîchit la paume de la main. L’hiver le froid vous glace. Penser déséquilibre. L’avant du pied trop franc et l’affaissement dans la marche qui surprend le pas. Noir absolu dans le virage. Vous n’aviez rien soupçonné n’est-ce pas ? La cave est traître. Il faut encore s’enfoncer. Tenir la main sur le mur disjoint, par endroits les pierres absentes déstabilisent la descente souterraine dans le ventre de la maison. Impression que le mur se fend, s’écarte, la nuit exacerbe les sensations. Un piètre appui de trous, de niches, d’aspérités glacées par où s’engouffre un murmure, on croit reconnaître le chant sourd d’une comptine, au-clair-de-la, ça ne va pas plus loin, jusque là on ne pensait qu’à ses pieds, à ses mains, tendu dans l’effort de ne pas chuter, de ne pas perdre son maigre recours contre le déséquilibre, de ne pas perdre sa sérénité. Rien n’était audible jusque là. On avançait dans le silence. au-clair-de-la. Comme un chant métallique. C’est ça. On imagine quelque chose qui bat. La dernière marche donne sur un sol dur, une sorte de dallage inégal, de grandes dalles que la pointe du pied heurte à l’endroit des raccords car on traîne les pieds dans le noir encore tout juste troué par le balancement jaune de la lampe. Plus de mur pour se retenir. D’un coup on a quitté l’étroit conduit de l’escalier. A partir de là on est livré à soi-même. L’humidité toujours prégnante, davantage encore, et l’air au goût âcre. Un léger souffle par endroits, comme expiré par la pierre des murs. Et cette odeur de charbon qui remonte, de charbon, de poussière, ça prend à la gorge, n’est-ce pas ? Cette odeur gris foncé, car vous le distinguez dans le noir de la cave, le tas de charbon, les boules accumulées. Il faut encore faire attention. On reprend espoir avec le mur qui réapparaît, un renflement de mur sur lequel s’appuyer, le salpêtre fleurit dans les profondeurs ; malgré le mur, la dernière dalle plonge dans un sol mou, on ne s’y attendait pas, comment s’y attendre dans un noir pareil, on trébuche, tout le monde trébuche et se récupère, les mains en avant, sur le monticule de charbon qui roule, s’écroule un peu.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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2 réflexions sur “Marcher dans la maison vide

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