Carnets de Carthage [≠ 1]

Je l’avais finalement descendu l’escalier du jardin laissé à l’abandon, l’étroit escalier de pierre longeant le mur, en plein soleil, au pire moment de cette énième journée caniculaire, alors que tout le monde avait déserté la maison, et parce que je ne voulais pas être surprise les larmes aux yeux dans ma déambulation, j’avais retrouvé cet espace vénéré, qui avait éloigné tant de chagrins et que son abandon ressuscitait. Les herbes hautes avaient été fauchées et recouvraient la terre en un tapis jaune paille, mes pieds dans des sandales se griffaient aux ronces sèches, il n’y avait rien à effleurer, à caresser, à sentir, même la consoude était morte de chaleur, les framboisiers osaient quelques fruits embryonnaires qui ne grossiraient pas, je ne m’aventurais pas après le bosquet par crainte des épines sur ma robe longue et pour ne pas pleurer au-delà des framboises.

Rebroussant chemin mon regard se perdait dans le feuillage du figuier foisonnant, sous l’arbre un cimetière de fruits violets non parvenus à maturité mais je cueillais quatre ou cinq figues mûres. Dans ma fougue à les débusquer, éloignant abeilles ou fourmis, j’oubliais d’en tâter une dont le lait s’écoula sur mes doigts, elle avait le goût de celle que tu avais partagée deux jours auparavant sur la route de la baignade et les pieds sur le sol cévenol, je retrouvais la sensation du sable chaud de Carthage, de ses rochers brûlants, et de la caresse des algues sur mon corps avant de te rejoindre plus avant dans l’eau bleue.

Le retour m’avait coûté. L’arrachement du départ, la fracture au milieu du ciel, le déchirement à constater que rien ne m’attendait ici, dans les paysages qui ne me reconnaissaient plus, et cette béance dans le corps quand il se liquéfie soudain et que le cœur s’arrête de battre.

J’étais revenue.

Le soir grandissait sur la terrasse et je m’y abandonnais dans la brise inespérée,  je murmurais nesma avec l’intime inquiétude d’oublier le peu que j’avais appris du dialecte là-bas.

marlen-sauvage-carthage

Pour A.

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Texte et photo : M. Sauvage

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