Carnets de Carthage [≠ 2]

J’étais revenue. Face au soleil couchant.

Les pensées portées par la brise légère arrêtées en cet instant sous le bougainvillier à l’ombre de la terrasse gravillonnée où j’avais surpris l’éclosion de la fleur de bananier, un matin de grand soleil juste après ton départ. Ici, ne manquait que la mer… quand j’avais pleuré les montagnes dans cette crique derrière la maison de Carthage, un jour de novembre et de solitude, sur cette plage où se baigner un samedi soir avait relevé du défi aux regards lubriques, de biais, des hommes accompagnés de leurs femmes emmaillotées de noir jusqu’aux mains gantées, que j’aurais voulu déshabiller et pousser dans l’eau tiède. Me revenait aussi le regard en dessous de ce petit garçon de sept ou huit ans, à ma gauche, collé à la robe de sa mère, qui avait baissé la tête quand j’avais surpris ses yeux sur moi.

Ici, il ne manquait que la mer et les cargos au loin, le vol des mouettes, celui des poissons brillants à fleur de vagues, la brume de chaleur, le camaïeu de verts et de bleus jusqu’à l’horizon.

Entre les nuages échevelés du ciel cévenol, je guettais une pointe du bleu qui m’aurait propulsée dans les rues de Sidi Bou Saïd, et d’autres noms venaient murmurer la Tunisie : Bizerte, Zaghouan, Ghar el Melh, Aïn Draham, Tabarka, Sousse, Korba, Nabeul, Siliana… Je leur opposai quelques lieux-dits : Rouvilliente, Le Saltet, La Pause, Témelac, Le Ranc, La Baume, La Comba del Salze pour me rappeler qu’ici aussi les sonorités m’enchantaient, que la langue dansait dans ces coins de nature qu’elle avait nommés des siècles plus tôt, qu’en chaque lieu se terrait une histoire à débusquer dans la parole autochtone, recueillie ici et là dans les petites vallées par des gens soucieux de conserver la trace du passé.

J’étais revenue, partagée en deux, pour comprendre un peu la peine de ton père à son retour de France, et ton amour immense pour ce même pays.

marlen-sauvage-jardinC

Pour A.

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Texte et photo : M. Sauvage

2 réflexions sur “Carnets de Carthage [≠ 2]

  1. Ce texte m’émeut. Je ne cherche pas à analyser pourquoi… Il m’émeut.
    Cette phrase, parmi les autres où « la langue dansait dans ces coins de nature qu’elle avait nommés des siècles plus tôt » me touche, là, du côté du cœur. Merci.

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