Distensions du temps

On m’avait appelée, je devrais quitter l’escalier où je me tenais assise au soleil de septembre, un soleil froid qui ne réchauffait pas mon dos amaigri. « Tout est en mouvement toujours, je ne suis sûr que de cela ». J’essayais de saisir la raison d’être de ces paroles. Issue du silence où il m’entretenait, cette phrase oscillait du matin au soir dans mon cerveau comprimé. Je me levais avec elle, la sentais glisser d’abord dans le long frottement du réveil, puis s’ébranler dans une rotation étourdissante qui aurait pu l’installer dans l’habitude comme on s’accommode d’une grande douleur, mais toujours un à-coup en déviait la trajectoire pour m’obliger à la comprendre. On m’appelait. Deux minutes encore et une cigarette coincée entre les doigts. Le regard sur les pieds au sol. Un œil clignait, m’invitait à le rejoindre dans une spirale noire. Comme au temps d’avant, quand au bord du gouffre je n’avais été retenue que par la rage de vivre. Le sang refluait de mon corps, pour se perdre j’ignorais où. Je n’étais plus que matière molle, en décomposition, espérant du soleil qu’il la racornirait, et qu’on finirait par me ramasser tel un déchet inodore, incolore, sur ces marches de pierre. La voix insistait. Venue d’un gouffre toujours ouvert sous mes pieds que je ne cessais de fixer. Comment se lever alors que le sol se boursouflait et que les cris fusaient du ventre de la terre ? Près de moi, le verre d’eau chuta, celui que l’on avait posé et que je devais boire. Je l’avais heurté dans le mouvement du bras qui portait la cigarette à mes lèvres. Il se démultipliait en une myriade d’éclats mouvants. Le liquide étincelait sur le micaschiste de l’escalier, ses molécules me narguaient, brûlaient mes pupilles, et je compris soudain la menace qu’elles contenaient. « Tout est en mouvement toujours, je ne suis sûr que de cela » Mes tympans vrillaient, on m’avait appelée, mais c’était une autre voix que j’espérais, un autre appel, les yeux dans le vide j’aspirais à y plonger. Une croix d’or surgit d’une lettre immense, à la tête masculine qui se confondait avec la fumée de ma cigarette, et qui enroulait ses jambes de A autour de mes jambes. Ceinturée. Immobile désormais. Clouée au sol. On m’appelait encore. Autour de moi tout tourbillonnait, je parvins à écraser ma cigarette dans la menue flaque du verre renversé.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

Licence Creative Commons

Texte : M. Sauvage

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