La Gentone – Une maison, ta voix

Je devais décrire la maison…

Un chemin de terre qui oblique sur la gauche, un bois de chênes truffiers d’un côté, un champ de blé de l’autre, et la Gentone au milieu. La partie gauche est en ruines : plus de tuiles, plus de charpente, plus de portes ; celui des deux frères Jean auquel elle appartenait a tout perdu au jeu. Enfin, c’est ce qu’on raconte. Trois pieds de roses trémières se balancent, fragile rempart qui sépare la partie gauche de la droite, plantée d’un mûrier. Cette maison, c’est d’abord un dehors. Une grande cour carrée où grandit un amandier aux feuilles vertes et grises, en fleurs à la sortie de février. A côté du portail, un bassin rempli d’eau venue de la garrigue, et tout près un figuier aux fruits gorgés de lait qu’on passe doucement sur les verrues naissantes. J’ai passé mon enfance à casser des amandes au pied de ce bassin.

(Ici, vue de l’arrière, alors que j’étais retournée sur les lieux de l’enfance quarante ans plus tard…)

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Mais c’est encore ta voix que j’ai entendue.

C’est la dernière que je visite, je n’irai pas plus loin, pourvu qu’elle lui convienne… en pleine nature, je ne peux pas trouver plus silencieux qu’ici, au milieu des champs de lavande et de coquelicots, je pourrai jardiner, malgré la terre à cailloux, « une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu’il vous faut »Tu citais Cicéron.

Elle avait les livres, tu avais le jardin. La maison lui avait plu.

Jusque dans les années 1940, la maison s’est orthographiée La Jeantone, « la maison des frères Jean ». Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale que les documents administratifs ont mentionné « La Gentone ». Je suppose que l’histoire des Jean s’est effacée et que La Gentone est devenue sous la plume d’un bartleby la maison des « gens ». Je l’expliquerais ainsi.

Un érudit local raconte que sur le lieu de la maison, un premier édifice avait appartenu aux chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem qui l’avaient reçu en 1312 au moment du partage de la fortune des Templiers installés non loin de là sur la commune de Clansayes. Aucun document ne donne la date de construction de l’actuelle bâtisse ; on en retrouve la trace sur un compoix datant de 1688.

Les deux frères avaient hérité de la Jeantone en 1871 alors qu’ils étaient âgés de 18 et 21 ans, au décès de leurs parents dans le renversement d’une charrette. Elle a versé dans le chemin. Alors, tout le trajet n’était qu’un long chemin pour parvenir jusqu’à cette maison cachée dans les bois. Selon les statistiques, on se tue près de chez soi. Ce qui est vrai au XXIe siècle l’était-il aussi au XIXe ?

Pour ces deux jeunes gens, la maison où ils vivaient enfants a dû rester attachée à la mort de leurs parents. Comment ont-ils continué à y vivre… je l’ignore, mais je comprends que la vie de l’un d’eux ait basculé. L’aîné se prénommait Achille François Honoré, le plus jeune Clément Joseph Augustin. On retrouve trace d’eux dans les archives locales, dans le plus vieil acte de vente de la Jeantone. Ils se partagèrent la maison équitablement : à l’aîné, l’aile gauche, à Clément, l’aile droite. Les terres attenantes n’ont jamais été dissociées de la maison au fil du temps. Elles étaient mises en fermage. Quand mes parents ont acheté La Gentone, des paysans exploitaient les terres pour la lavande, les melons, le romarin…

(Le terrain attenant, à l’arrière de la maison, alors encore exploité pour le thym, je crois…)

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Le reste, je l’ai appris par les voisins qui se racontaient l’histoire de génération en génération. Achille qui était d’un tempérament taciturne, mais travailleur, avait changé de comportement à la mort de ses parents. Il s’était réfugié dans l’alcool, menait une vie dissolue, au grand désespoir de son frère, promis par sa placidité à une vie moins trépidante. Quelques années après son héritage, alors qu’il ne vivait plus à la Jeantone et on ne sait d’ailleurs pas exactement où, Achille avait vendu la toiture pour « se refaire au jeu », vouant sa partie de l’habitation aux pierres et aux ronces.

« Les endroits ne sont pas coupables », dit Jaume Cabré, « le mal vient des hommes ».

Clément, plus sage, avait fondé une famille, ses cinq filles avaient vécu dans la partie droite de la maison jusqu’à leur mariage. Dans leurs commentaires, les voisins ne manquaient pas de souligner que si Clément avait reçu en héritage la partie gauche, il n’aurait pas « tourné » différemment de son frère.

Achille avait terminé ses jours en mendiant dans les rues d’Avignon. On attribuait cette destinée au côté gauche de la maison, de sinistre augure, comme chacun sait.

Quand les parents y vivaient, les Jean avaient perdu six enfants, toutes des filles. Où dormaient-elles ? Du côté gauche ? Des jumelles avaient péri dans un début d’incendie, serrées toutes deux dans un couffin près de la cheminée. On ne sait rien pour les autres.

Depuis la disparition d’Achille, jamais personne n’avait touché au côté gauche de la Jeantone. S’y étaient entassés au cours des ans ce qu’on ne parvenait pas à jeter : morceaux de métal, encadrements de fenêtres et de portes, bidons, pierres de meules…

La maison était restée longtemps inhabitée, deux décennies au moins durant lesquelles les filles de Clément et leurs descendants ne s’étaient pas décidés à la vendre. L’indivision est la plaie des campagnes. Il a fallu attendre que tous soient morts quasiment pour que l’un des fils de la lignée ne sache plus ce qui le rattachait à cette bâtisse et à ces terres et cède le tout à un étranger…

(à suivre)

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai du mal à démêler le vrai du faux…

Photos : M. Guerra

Licence Creative Commons

Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Texte : M. Sauvage

4 réflexions sur “La Gentone – Une maison, ta voix

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