La Gentone – Les passants

Mes parents ont vendu la Gentone à leur tour après des dizaines d’années d’une vie de famille et de couple ponctuée de joies, de fêtes, de deuils, de rires, de larmes, de grandes scènes théâtrales où ils juraient de se quitter, ils avaient tous les deux le goût du tragique.

Mais la Gentone vivait.

Qui a parlé ? Qui parle ? Qui parlera ? Qu’importe. Ceux qui m’ont visitée ne se sont pas faits prier, tous avaient plaisir à renouer avec ce lieu de leur passé. Ils ont relu ici un pan de leur histoire comme on relit un livre aimé dans l’enfance avec la secrète angoisse de ne plus y trouver ce qu’on y avait mis de soi la première fois…

Un ancien amant. L’histoire ne dit pas quelle femme il aimait, laquelle il attendait encore plusieurs années après.

Dire qu’il passait parce qu’il avait vu de la lumière ? Impossible. Une maison dans cette campagne, au bout d’un si long chemin, nichée dans une chênaie aussi dense, on ne le croirait pas. Ils ne le croiraient pas. Le reconnaîtrait-on ? Vivaient-ils encore là ? Le temps avait passé pour eux aussi. La maladie les avait-elle épargnés ? Mais c’est à la mort qu’il pensait.

C’est en versant le café que j’en avais pris conscience : je l’attendais encore ; quinze ans jour pour jour et je l’attendais encore… c’était peut-être ces cyclistes la veille qui avaient roulé devant chez moi, elle me l’avait rappelée, j’ai vraiment cru que c’était elle, elle avait la même désinvolture, le regard qui portait loin et le rire… elle a tourné la tête contre le vent pour renvoyer ses cheveux vers l’arrière, et nos regards se sont croisés… elle a tout de suite détourné les yeux, elle voulait éviter de me voir, c’est une sensation infime où tout le corps tressaille, et je suis sûre maintenant que c’était elle, ou alors j’aurais oublié l’incident… pourquoi me souvenir de cette femme et de cet homme qui cheminaient côte à côte sur une petite route au milieu de nulle part, enfin devant chez moi, je n’avais pas réagi, mais comment était-ce possible, qu’est-ce que j’avais à craindre, ils passaient à petite allure, j’aurais pu les héler, j’aurais dû…, ma pauvre maman, oui elle était partie déjà, maman m’aurait houspillé, elle, devant les cyclistes, elle aurait fait quelque chose, si elle l’avait reconnue, elle l’aurait appelée, j’en suis sûr, elle aurait crié son prénom, elle l’aimait autant que moi, elle me disait cette fille, c’est le meilleur qui puisse t’arriver, ne la déçois pas, c’est exigeant ces filles-là, et moi comme un imbécile, j’avais laissé passer le meilleur, comme la veille, ces deux promeneurs à vélo, mais je n’avais rien su faire d’autre… Alors j’étais revenu, c’était ma dernière visite. Ils avaient changé, bien sûr, mais ils se souvenaient de moi. Ils étaient seuls. Je ne leur ai pas parlé d’elle. J’ai pleuré une fois dehors.

 

Une lointaine voisine

« Pourquoi tu es vieille déjà, toi ? ». Elle en riait encore. Devant le portail fermé, elle s’ennuyait. A qui confier ses découvertes sur les uns et les autres, ses petits commérages ? Elle aurait tant aimé revoir les enfants, la petite surtout aux yeux bleus transparents, qui l’avait tant fait rire avec sa question. Elle traînait ses pas sur ce chemin de terre, elle était passée par derrière, le long du champ de lavande, avait esquissé un geste en direction du tracteur immobilisé là, des fois que le paysan serait dans la cabine. C’était dur de vieillir, on devenait myope en plus.

Avant, c’était sauvage. Maintenant, la cour était dallée de pavés d’un rose pâle délavé, pas de danger qu’un brin d’herbe pointe sa tige un matin. La façade avait été enduite d’un crépi couleur jaune d’œuf. Des volets alourdissaient les fenêtres, des barreaux défiguraient celle de l’ancienne salle d’eau, on avait déplacé la porte d’entrée sur la droite, et c’était comme si celle-ci fuyait le côté gauche de la maison. L’amandier avait dépéri, sans doute, comme l’amour avait fui l’endroit, les clapiers à lapins et le poulailler avaient été rasés, et j’espérais qu’un enfant ait pu récupérer les trésors de la pie domestique. Le figuier s’inclinait toujours vers le bassin mais aucune eau n’abritait plus les nèpes au corps allongé qui agitaient frénétiquement leurs pattes pour éviter les ballons des enfants.

 

Le père

Il avait conduit sous un soleil écrasant. Les derniers kilomètres avaient été les plus difficiles, sa bouteille d’eau terminée, il avait roulé toutes vitres ouvertes aspirant l’air à pleine gorge, mâchoires écartées, montrant les dents. Il la devina au loin, par l’arrière, longeant les terres, le champ de romarin, la chênaie. Arrivé devant le portail, le muret de pierres, il la reconnut. Le chant des cigales l’avait accompagné dans la fournaise jusqu’au bout du chemin.


Une des filles de la maison

Stupeur. Stupeur devant la violence des dégâts, la cave jetée dans la cour, la porte fracturée, la vitre éclatée. Il m’avait dit : tu viens quand tu veux, quand tu peux. Et le mistral qui n’en finissait pas de souffler. Comment lui annoncer cela ? Le pire, c’était la méchanceté, le chien empoisonné découvert derrière le bassin. Le téléphone était coupé depuis longtemps, je n’avais d’autre issue que de refaire le trajet en sens inverse et d’aller frapper à la ferme voisine, chez les Donnadieu.

Je le sentais, je ne sais pas pourquoi, mais ce matin l’idée d’aller là-bas ne m’enchantait pas, j’avais trop à faire et à penser, avec les enfants, l’école, et puis mes mains qui me faisaient tellement souffrir, j’en avais parlé au médecin, il me disait « tu dois t’arrêter, prendre trois semaines de repos, ta peau n’en peut plus, ton corps te dit non », il est gentil, mais moi je ne pouvais pas prendre de congé comme ça, autant démissionner et comment je nourris mes gamins, il ne se posait pas la question, et maintenant devant ce capharnaüm… « Il n’y a rien de pire que la matière », Mathias avait raison, je confirme, surtout la matière des autres, quand elle est jetée à la rue, en pâture aux regards des voisins, il y en a bien un qui était venu se promener par ici, impossible que tout traîne dehors comme ça et que personne n’ait rien vu, n’ait rien dit, je ne pouvais pas le croire, eux toujours prêts à médire, à critiquer, à faire des gorges chaudes du moindre écart des étrangers au pays, parce qu’ils étaient étrangers malgré leur x années de présence ici, je comprends qu’ils aient choisi de partir finalement, je leur en ai voulu, mais je comprends, cette histoire allait me retomber dessus j’en étais certaine, aussi certaine que je sais bien maintenant pourquoi je ne voulais pas venir ce matin-là, comme si je pouvais faire le guet tous les jours, ils ne se rendaient pas compte… Ce qui m’inquiétait davantage, c’était la peine que ça lui ferait et puis, il allait me reprocher de ne pas avoir correctement refermé la cave, il fallait toujours un coupable avec lui comme quand on était gamines et qu’il nous alignait en face de lui jusqu’à ce qu’on avoue qui avait cassé le pot à eau, je ne sais plus si j’avais appelé les gendarmes depuis la ferme finalement, ils n’étaient pas venus de toute façon « y a pas de mort, alors on ne bouge pas », j’avais remis le cadenas comme je pouvais et puis une fois à la maison je les avais prévenus pour qu’ils fassent venir un serrurier…

Un inconnu, un ami des filles de la maison ? 

Il a trente six-ans, un regard intense qui écorche ce qu’il traverse, des lèvres ourlées gourmandes et rassasiées et pourtant le masque de la mort aux pommettes saillantes. Il a dix-sept ans, il vient d’obtenir son bac littéraire avec mention très bien. Il n’a aucune idée de ce qu’il va bien pouvoir faire de sa vie. Tailler la route peut-être ? Il a six ans. Son frère jumeau vient de mourir d’une leucémie. On lui dit qu’il vit dans le ciel, les adultes sont stupides, il le comprend là. Il se promet que jamais il ne mentira à ses enfants. Il a vingt-sept ans. Il décide de consigner tous ses cauchemars et d’arrêter sa psychothérapie. Il a quatorze ans. Il est fan d’Alice Cooper. Il a dix-huit ans. Il part en Inde avec deux copains de lycée et un sac à dos. Ses parents tentent de le dissuader. Il se demande encore souvent s’il est bien issu de leur chair et de leur sang. A son retour, il étudiera la philo à Lyon. Il a vingt-ans. Il lui arrive encore de se déguiser en sorcier, de se peinturlurer les yeux et les lèvres en noir, et de débarquer chez ses parents, ainsi accoutré. Il a trente-six ans, deux ans à vivre, à mourir.

(à suivre)

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai du mal à démêler le vrai du faux…

 

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Texte : M. Sauvage

2 réflexions sur “La Gentone – Les passants

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