La Gentone – Les passants (suite)

D’autres personnages ont surgi, je ne sais de quel passé.

Elle a seize ans. Des cheveux noirs et des yeux bleus. Elle tient un tambourin dans les mains. On l’a déguisée pour la photo. Elle sourit. Elle a l’air heureux. Elle a trente-trois ans, quatre enfants, un mari jaloux qui la bat quand il rentre de l’usine. Elle a soixante-cinq ans. Un rire clair qui inonde l’été dans les Gorges du Tarn. Elle crie dans les rochers pour que ça résonne et elle rit. Elle a des hanches larges et des jambes légèrement arquées, un visage de femme vieille déjà. Elle a treize ans, elle est dévideuse dans la filature Charles Seydoux, au Cateau, dans le Nord. Elle rapporte son salaire à son père, Zéphir, et à sa mère, Eugénie. Toutes les deux portent le même prénom.

Tes yeux clairs se posaient chaque matin depuis des années sur le mobilier de la pièce peu lumineuse qui te servait de chambre (un lit occupait le coin vers la porte de la cuisine) et de salle à manger (au centre, une table en noyer toujours impeccablement cirée, six chaises, et un vaisselier sobre, dans le même bois). Il me semble qu’il y avait aussi une armoire à linge à gauche en entrant, et un tapis rouge chaleureux qui marquait l’empreinte de la table ; tu devais soulever tes cheveux, les ramener en un chignon sur la nuque, replacer une épingle ou deux, et attaquer le ménage sans jamais te plaindre. Je ne sais plus ce qu’il y avait au mur, mais je me souviens des photos de mariage de tes enfants sur le vaisselier, Lucie dans sa robe courte blanche, et ses yeux qui louchaient un peu, noirs, quand son mari avait des yeux bleus, sur la photo en noir et blanc ils étaient aussi clairs que les tiens, et souffraient aussi d’un léger strabisme. Les tiens regardaient droit devant eux, en toute circonstance, sans jamais l’ombre d’un regret pour ce qui était advenu, le passé était le passé, tous avaient le droit à l’erreur, toi aussi sans doute, loin de te martyriser, de te culpabiliser, tu affichais une distance sereine face à la vie, à ses épreuves, à ses joies.

Elle a trente ans. Elle travaille dans une entreprise américaine. Elle habite Paris. Un collègue l’appelle « dishy », ce qu’elle déteste. Sa meilleure amie est anglaise, son nom est Rebecca, mais elle l’appelle Becky. Elle a quinze ans, un livre de Teilhard dans une main, une laisse et un chien dans l’autre, elle court dans la garrigue, elle ne partage ses rêves avec personne. Elle aime une femme. C’est son secret. Elle a vingt-cinq ans. Elle vient de tout perdre. Elle est anéantie. Elle a douze ans. Elle habite une vieille maison qu’une source alimente en eau. Parfois, elle grimpe dans la montagne avec son père pour la nettoyer. Elle veut devenir écrivain. Elle vivra seule. Elle n’aura pas d’enfants avant trente ans. Elle sillonnera le monde. Pour l’instant elle est pensionnaire dans une école de sœurs, elle les hait toutes. Elle a vingt-deux ans. Elle se marie en blanc. Elle aurait préféré le bleu. Sa belle-mère a hurlé. Elle a cinquante ans. Elle est alto dans un chœur d’opéra. Elle porte la même robe noire que toutes les autres femmes du chœur et une écharpe bleu ciel. Elle a six ans. Elle écrit à sa grand-mère qu’elle l’aime et qu’elle ne l’oubliera jamais. Elle tourne dans une robe bleue et blanche à col claudine, elle a des couettes, un air fripon. Elle a quarante ans. Elle se remarie. Elle est en noir. Elle pleure toute la nuit. Elle a dix ans. Elle marche dans le mistral jusqu’au car qui l’emmène à l’école. Elle prend des cours de danse classique. Elle a appris par une copine qu’on pouvait être indisposée. Mais elle ne sait pas ce que ça veut dire. Elle a quatre-vingt-huit ans. Elle songe à la mort. Elle a de jolies rides au coin des yeux. Elle vient de terminer d’écrire son journal dans son dernier cahier. Elle a vingt-six ans. Elle est allongée dans un camion. Elle a tenté de donner son sang, elle est tombée dans les pommes. Une infirmière la réconforte, mais elle a honte de sa faiblesse. Elle a trente-cinq ans. Elle adopte un chat qu’elle appelle Cosaque. Elle ne rentre jamais avant vingt heures chez elle, elle décide de changer de vie. Elle a vingt-huit ans, elle commence sa généalogie. Elle y consacre tout son temps le soir après son travail. Elle s’inscrit à des cours de paléographie. Elle a quatorze ans. Elle a huit correspondantes, en France et à l’étranger. Elle a huit ans. Elle a attrapé la scarlatine. Pour l’emmener chez le médecin sa mère lui plaque un foulard sur la figure. Le traitement coûte cher. Elle a une tête de plomb.

Il pleut à grains serrés sur le chemin de terre, si dru qu’on ne distingue plus les bois ni la maison. La nuit vient de tomber, reléguant dans les draps les tourments les plus noirs. Il y a longtemps qu’elle ne dort plus, des lustres. L’appréhension de la vie, la certitude qu’elle ne lui réservera rien de bon, il lui semble que la partie gauche de son corps s’atrophie alors que la maison existe maintenant dans son entier, toute rebâtie, toute vibrante, toute vivante. Le mûrier dresse toujours son tronc noueux mais il y a longtemps qu’elle ne croit plus à la légende de la chèvre d’or cachée au pied de l’arbre.

Les roses trémières poussaient là depuis la nuit des temps, elles avaient fini par envahir la cour puis le jardin, dressant leurs longues hampes dans le vent fort, leurs corolles fragiles et transparentes aux tons irisés selon la rosée du matin, le plein soleil ou l’ombre. Aujourd’hui, on trouve des althaeas de toutes les couleurs, y compris des noires. Ici, il n’y en avait que des fuschia et des « blanc crème ». Dans les archives de la famille des Jean, une jeune femme s’appelait Althéa, une altération du nom de la rose… Althaea altérée. J’imagine une silhouette gracile, élancée, évanescente, un teint rose pâle, un caractère souple et solide, une aspiration à la spiritualité, un goût certain pour les horizons marins.

J’ai été frappée par la prolifération des roses trémières en Vendée et dans l’Île d’Oléron. Pourtant, dans mon esprit, la fleur est liée à ce coin de midi, à la sécheresse et au mistral. Or, on me dit que là où elle pousse, il y a forcément de l’eau…

Et me revient en mémoire que nous puisions l’eau à la fontaine installée dans la cour, entre les deux moitiés de maison. Une fontaine en fonte verte, qui s’était écaillée avec les années. Les premiers pieds de rose trémière se dressaient dans le périmètre de la fontaine et leurs fleurs saluaient l’été de juillet à septembre. C’étaient des roses à fleurs simples, j’ignore si quelques graines végètent encore dans ce qui fut notre cour.

Un été, en balade à Blois, j’ai cueilli des couronnes de graines noires dans les jardins du château, dans les rues de la ville, devant les maisons de particuliers… C’est cet été-là que j’ai perdu mon père, et pour moi sa mort reste associée aux roses trémières. Des fleurs fières pour une immense fêlure.


(à suivre)

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai du mal à démêler le vrai du faux…

 

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Texte : M. Sauvage

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