La Gentone – Réécrire l’histoire

Le mûrier blanc portait des fruits translucides et sucrés. Un arbre indigène qui avait dû contribuer à nourrir les manhans au fil de soie recherché. Peut-être avait-il jadis été entouré de congénères. En tout cas, il ne restait plus à la ronde que cet individu.

Sous l’arbre, disait-on, le baron des Adrets (1513-1587) – un capitaine de guerre d’une étonnante barbarie à qui la maison avait appartenu – avait enfoui une chèvre d’or. Combien de fois avons-nous fouillé le sol de nos petites mains, relayées des années plus tard par nos propres enfants armés de pelles et de seaux ?

Nous empruntions le mûrier pour descendre la nuit de notre chambre située à l’étage jusque dans la cour, sans éveiller l’attention des parents. C’était une descente facile. La remontée nous valait des fous rires étouffés, il y en avait toujours une parmi nous qui glissait sur le tronc sans parvenir à grimper et seule la peur que nous inspirait notre père nous aidait à retrouver notre sang-froid. Toutes les trois aimions nous retrouver dehors les nuits claires, nous baigner les yeux dans la lumière pâle de la lune, inventant nos mythologies enfantines. « Le fantôme du baron rôde à la pleine lune », je disais, les fois où nous traînions dehors, dans le bois de chênes tout près de la maison. « On rentre », pleurait la petite. « Non, on reste, on est plus fortes que l’esprit du baron. » « Deux trouillardes font une courageuse », disait l’aînée.

La bâtisse se détachait dans le ciel noir. Arrogante à droite, écroulée à gauche. Je me demande si je ne préférais pas cette grosse écorchure à ce qu’elle est devenue après, une fois reconstruite.

L’arbre était posté au coin droit de l’aile droite de la maison. Il était noueux, massif. Tout le contraire de ses fruits aux grains mous, collants, on disait qu’ils « péguaient ». Il oblitérait un morceau de la façade. Trop proche du mur extérieur de la maison, il ne prodiguait aucune cachette, n’autorisait que les grimpettes, les enlacements. C’est depuis sans doute que j’aime enlacer les arbres, me coller peau contre peau, écouter la vie en eux sourdre de l’aubier. Ce côté charnel de la nature m’appelle encore.

Un dehors, oui. Un espace où poser les yeux et laisser courir l’esprit. Une nature généreuse avec un de ces ciels hauts le jour, chargé d’étoiles la nuit, des champs cultivés, des blés brodés du rouge des coquelicots dont on faisait des poupées aux robes virevoltantes, de la lavande vraie, pas de lavandin, des melons ensoleillés craquelés sous la chaleur, des tomates romaines aux formes allongées que l’on mordait au sang en jouant les vampires, des herbes parfumées dans les fossés, thym, mélisse, fenouil au goût d’anis que l’on mâchouillait sur le chemin de l’école, des bois de chênes vert, de chênes truffiers, des pins où couraient des écureuils roux, des noisetiers, des églantiers aux fruits orange, les cynorrhodons qu’on appelait gratte-cul et que l’on transformait en confiture, des mûriers ponctués de mûres noires et rouges qui salissaient les mains et les lèvres et les blouses.

Toujours ce qui me parle d’abord dans un lieu, c’est son dehors.

Savez-vous que l’amandier pousse ses fleurs avant ses feuilles ? Quand il gèle, il fleurit. C’est l’une des grâces de la nature. Il est parmi les arbres l’un des plus reposants. Il symbolise l’amour. Je dirais le bonheur. Car fleurir au moment du gel, n’est-ce pas autoriser tous les espoirs ?

Toutes les maisons de ce sud de la France ont leur bassin. C’est banal de dire qu’ils chantent mais pourtant c’est cela : les bassins chantent l’eau du ciel, dispersée dans la garrigue, captée par la source pour terminer son voyage dans un petit flot qui s’écoule souvent d’un morceau de ferraille rouillé. Son clapotis nous rassurait. Sitôt qu’on ne l’entendait plus, il fallait se demander pourquoi : était-ce bouché un peu plus haut ? Avait-on détourné la source ? Et l’on partait randonner pour retrouver le creux humide au milieu des herbes, c’était toujours une partie de plaisir, quand le temps était à la pluie, de minuscules rainettes sautaient aux alentours. Elles accompagnaient de leurs croassements assourdis le chant de la source.

Parfois la sécheresse tuait le cours de l’eau. Assez vite, le bassin vibrait d’une vie stagnante, les nèpes se multipliaient, les mousses vertes et jaunes s’accrochaient aux parois, nous ne mettions plus les pieds dedans.

Le figuier de la Gentone était un figuier vert. Je préférais le figuier rouge de la ferme voisine, au bout du chemin, aux fruits rouges et charnus, que nous chipions parfois sur l’arbre…

De toutes ces cogitations autour du lieu de prédilection de La Gentone a jailli ce souvenir enfoui dans les strates d’une enfance : elle avait caché sous la terre, dans un coffret de carton bleu nuit qui avait contenu une timbale, une cuillère et un porte-serviette en argent – cadeaux à l’une d’entre elles pour une naissance – les timbres subtilisés sur les enveloppes du courrier qu’adressait son père à sa mère durant ses séjours à l’étranger. Et les timbres, arrachés à cette histoire intime qui ne la regardait en rien, la menaient à un récit oublié et à la honte et la colère dont il était auréolé. Car dans la boîte elle avait joint le premier roman écrit à douze ans, dont sa mère avait surpris quelques pages.

Dans cette maison de famille, l’image associée à cette tentative d’écriture était celle d’une pomme à moitié pelée, à l’épluchure sanguinolente, attachée encore au fruit. Une entame au couteau. Alors que tout reposait à cinquante centimètres sous la terre chargée de l’humus des chênes, ma mère se souvenait longtemps plus tard avoir brûlé le roman de mon enfance, et riait en racontant l’objet de ce premier écrit. Je ne lui avais pas demandé si elle avait déterré l’histoire. Il m’était apparu que ce que j’avais laissé dans ce lieu sacré de mon enfance, c’était l’énergie de l’écriture, celle de ma jeunesse, mon idéal, mes illusions. Peut-être l’amour pour ma mère. Et c’était une raison suffisante pour y retourner, retourner la terre, réécrire l’histoire.

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai du mal à démêler le vrai du faux…

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Texte : M. Sauvage

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