Penser directement en termes de structure

1 – Si j’étais ornithologue, j’étudierais la nage en marche arrière des canards sur les bords de la Loire. En hiver. Je repèrerais l’Anas crecca, une sarcelle d’hiver qui niche dans les boires. Je me fierais aux mâles dont le plumage sur la tête conserve en hiver une belle couleur brun rouge à la bande verte soulignée de crème, avec sur le bord de l’aile ce miroir vert et noir entouré d’une barre blanche horizontale. Il faudrait prévoir un déplacement de quelques jours à Orléans ou ailleurs, dans le département, un hébergement proche des bords du fleuve, des jumelles de grossissement supérieur, un appareil photo, une caméra même, et peut-être un affût, ce genre de tenue de camouflage en toile renforcée qu’on appelle blind aux Etats-Unis, avec un filet cache-visage… pour les soirées fraîches. Un carnet de notes, quelques stylos. Mais avant toute chose, être sûre que la période est propice, que les canards n’ont pas encore migré.

2 – Je ne suis pas ornithologue. Il y a peut-être quelque part une publication scientifique racontant cette observation de la nage en marche arrière des canards… Toute une littérature grise disant ce déplacement à l’envers de la norme, tenant compte du courant, ou non… Ce que j’ai dans le regard, dans les oreilles et dans le nez, c’est la poésie des bords de Loire en hiver, le fluffff des pas dans les feuilles, l’odeur âcre de l’humus dans la fraîcheur du crépuscule, et l’image de ces oiseaux qui descendent le courant sans un regard en avant. Qu’apprendrais-je à qui ? aux amoureux du fleuve ? Ah ! avec eux, écouter truffler la sarcelle, et les « cuac » des femelles, et leurs « kekeke » aigus…

3 – Au bout du compte, j’aurais noirci un carnet de notes, j’aurais emmagasiné des dizaines de photos, j’aurais réalisé un petit film (je ne suis pas cinéaste non plus) pris à la tombée du soir quand les couleurs changent et que les sarcelles en ombre chinoise ne sont que des canards comme tous les autres. J’aurais enregistré des sons… Je serais bien avancée, tout déjà a été fait ! Je publierais mes conclusions sur mon blog un matin aux alentours de 7 h, c’est-à-dire une preuve par l’image : les canards nagent en marche arrière sur la Loire, en hiver, IL avait raison, mais aucun texte (pour dire quoi ?) ; les photos et le film, comme un hommage à la Loire et ça se partagerait sur les réseaux sociaux. A cette heure-là, celles et ceux qui se trouvent devant leur ordinateur verraient ou non passer l’information, l’avis de WordPress dans leur messagerie pour qui aurait choisi une notification quotidienne, le message dans le fil d’actualité de Facebook ou dans Twitter à condition que ce fil-là de mes publications n’ait pas été masqué par l’internaute.

4 – J’ai appris que les sarcelles d’hiver ne plongent entièrement que pour se protéger d’un prédateur, mais qui sait si votre regard ne les effraierait pas, malgré l’écran, malgré votre bonne volonté, alors elles s’enfonceraient sous l’eau ou s’envoleraient aussi vite qu’elles le peuvent, et elles sont si rapides et si agiles, ne resterait alors dans votre prunelle que le reflet de votre attente et de vos interrogations.

MS

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s