Neuf portes seront passées

Deux lourds battants de chêne foncé ; poussiéreux ; peut-être peints jadis ; cintrés car ils ouvraient sur la cave voûtée au rangement hétéroclite ; avec la pompe à eau à gauche ; les sacs de pomme de terre tout de suite à droite ; l’établi de mon père dans le fond et tout un désordre d’outils de jardin ; de caisses ; de paniers ; de cartons ; que l’on poussait avec force après avoir actionné la grande clé de métal et qu’il fallait refermer avec la même force pour que bouge la clé dans le pêne ; la porte jaune lumineuse en bois léger ; peu épaisse ; dont il suffisait de tourner la poignée de céramique ronde et blanche pour se heurter au noir de la cave à charbon ; et pour entrer dans l’appartement de Montfavet, sur le palier aux trois autres portes similaires, en bois verni, celle que tu ouvrais en trombe et dont j’ai entendu jouer la clé longtemps après ta mort ; ce porche végétal de la tonnelle installée dans la cour du Rogabodot ; que nous passions et repassions en s’inventant des histoires de cow-boys et de sorcières ; dans la touffeur de l’été charolais ; celle de la ferme du Rogabodot avec son arc de frottement sur le carrelage aux rosaces rouges et vertes de la cuisine ouverte à tous ; où la table ronde invitait au partage d’un verre du Mâconnais ; de la tranche de jambon sec ou de saucisson décroché de la poutre du cellier ; au son du carillon ; à l’odeur de bois pétant dans la cuisinière sur laquelle mijotait le civet de lièvre du dimanche ; cette porte rouge sang à côté de la grille en fer forgé protégeant la vitrine de l’ancien bazar que nous avions acheté ; qui donnait sur la rue des Clottins ; le petit vacarme de la gare toute proche ; les allées et venues des banlieusards un filet de provisions à la main ; et celle-ci de la rue du bois des Jots ; dans ce village de vignerons ; te souviens-tu ; ses grandes vitres enfouies sous les pancartes posées par les copains « Ici prochainement ouverture d’un sex-shop » alors que nous emménagions tout juste dans cette ancienne boulangerie champenoise ; et la cave encore ; humide et fraîche ; à la porte marquée de deux initiales E. P. creusées dans le bois disjoint et grumeleux et troué par les vers.

MS

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

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