S’émerveiller, de Stéphane Jouvie

marlen-sauvage-florac

 

Okay, je marche, oublieux ; d’accord, dans ma tête je cours un peu pour rattraper le vide ; capturer son parfum, son silence. Ne regardant rien, pas distrait, je souffle mon souffle, ma buée, mon haleine qui s’élève dans l’invisible corps du ciel qui, clément, fait comme si ; comme si je n’avais pas ce plan bien particulier que les oiseaux n’ont pas, bien obligé… pour voler, il importe de ne surtout pas penser qu’on est oiseau, c’est bien connu. Moi-même, c’est bien connu, me méconnais si parfaitement que j’en disparais de surprise, exposé à tous les délices de l’inconnaissable ; oubliant donc cette montée qui sollicite la totalité de mon souffle, confondu avec l’effort qui n’est pas moi mais bien lui ; m’efforçant de n’être qu’effort et fusion dans le jardin de mon souffle, pensée exaltée, j’en ris et passe la quatrième au mitant de la côte ; rochers moussus, cailloux pointus, genévriers, hellébores, montant montant montant, qu’est le temps pour que je m’en souvienne, j’en perds la mémoire et le reste ; du reste je m’égare et vadrouille en un autre moi-même, beaucoup plus grand, beaucoup plus présent, beaucoup moins loin de l’air que la pensée ne légifère. Donc je ris et monte puisque là-haut je danserai, avec humilité et transpiration, je ne serai plus qu’organique, je ne serai plus qu’un champ de souffle, de chuchotements, de murmures de haut en bas, ce qui est considérable, toutes proportions gardées et, jusque-là, jusqu’en haut du haut ; le vide de la joie, soupir qui n’est plus que lui-même, respiration qui s’oublie et souffle qui s’éternise, oiseaux, corbeaux, je m’entends dans l’air, dans les plis du ciel ; je m’entends me taire et sens que tout se densifie de cette présence qui enveloppe l’immensité jusqu’à la rendre tout à fait et  définitivement aimable et mienne, et, peu importe donc qui je suis à cet instant pour peu que je porte les pollens, les rumeurs, le parfum du monde et je ris donc – vous l’aurez compris, car tout cela est devenu brûlant et paisible à la fois puis qu’autrefois l’homme riait des pieds jusqu’à la tête  et de la terre jusqu’au ciel, avec le plus grand le plus vaste bonheur, il était unique et rien ne lui était ni différent ni indifférent à cause de ce souffle qu’il partageait en cet univers sien car né du même désir – s’émerveiller.

Photo : Marlen Sauvage

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