Courtoise filature, de Samuel Fish

Je venais d’allumer ma troisième cigarette quand la porte s’ouvrit et que je m’élançai derrière elle, toute droite et furtive, à robe printanière, motifs floraux et chapeau rouge, à vrai dire ma première pensée fut pour le mari si cocufié jusqu’à la moelle (comment d’ailleurs ne le serait-il pas, pensai-je en regardant le cul tendre le tissu vert), le cocufié mari qui m’avait demandé de la suivre autant qu’il se pourrait, d’entrer là où elle entrerait, de ne point la lâcher d’une semelle, quoique cela coutât (l’argent n’était pas un problème), et tout cela vu dit senti à travers la vitre salie de chiures de ma vieille Peugeot, garée en contrebas de l’avenue sur une place de livraison (le mari payait aussi les amendes et les frais de fourrière éventuels), exactement en face du lourd battant de la porte en bois noir aux jaunes poignées d’or qui venait de parfaitement s’encastrer dans l’unique chambranle de l’immeuble bourgeois, seizième et compagnie.

Je suis immédiatement sorti de ma voiture jetant clope dans caniveau (négligemment mais non sans y penser), et sans qu’il y paraisse j’ai emboîté son pressé pas qui filait dans les rues et j’ai fait semblant de m’absorber dans un livre que je venais d’extraire de la poche arrière droite de mon jean bleu déchiré aux genoux, et lacéré aux cuisses, qui me donne cet air d’adolescent tardif qui fut jusqu’à ce jour ma meilleure couverture, étant donné que ce jean taille basse bleu qui me va comme un gant me protège et endort toute méfiance chez les personnes suivies, m’octroyant cet air niais nigaud bête, inoffensif et sur la touche, – qui pourrait se douter que je suis en effet qui je suis ?

Le journal déplié devant soi : c’est bien un truc de détective assis dans un fauteuil de hall de grand hôtel, mais s’agissant d’une filature ventée, rien de mieux qu’un bon classique de petit format que l’on tient d’une main et dans lequel, si le poursuivi se retourne, on peut mettre son regard, et me voilà passant du livre au cul et du cul à Rimbaud, car c’est Rimbaud sans y penser que je pris ce matin dans ma bibliothèque et que nonchalamment je glissai dans ma poche de ce pantalon bleu, dont il serait aisé de reparler ici si mes lecteurs n’étaient comme je m’en doute prompts à me le reprocher, et donc c’est à son cul que je pensais et non pas aux poèmes de cet hirsute adolescent adulé par la foule à genoux et tremblante de tant de réussite, à son cul qui valsait tout comme à la cohorte d’amants qui eux aussi devaient, ainsi que l’avait fort judicieusement présumé son mari hier au téléphone, se redire en pensée l’histoire à rebondissements de l’illustre fessier.

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière, et poursuivant mon doux séant je me comptais fleurette, et c’est dix pas derrière elle que je traversai le large boulevard longé du square Choiseul, ô square adoré où j’ai moi-même l’habitude d’aller avant de me rendre à mon morne bureau d’écrivaillon stérilisant, ce petit coin de verdure quadrillé par de hautes et noires grilles d’où les canards ne pourront jamais s’échapper, ces canards auxquels, de mon banc d’habitué, enfreignant le règlement, nerveusement je jette deux ou trois madeleines prélevées de la manne, et c’est ce parc même et c’est sur ce banc là que ma blonde vint poser, dans leur vert emballées, ses deux meules de choix que j’avais contemplées, pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Et où son secret rendez-vous se tiendrait je le savais déjà, son mari savait tout, sinon le nom et l’âge de l’amant détesté, et c’est par téléphone qu’il m’avait dit hier le trajet et le trou où ils se baiseraient, dans le cou sur les bras et les fols attouchements, lui-même n’osait pas lui-même les surprendre et je serai ces yeux avait-il murmuré qui verront le malheur et l’argent coulerait si je rapportais bien tout ce que j’avais vu, et ainsi non loin d’elle sur un banc identique j’attendais sa venue, livre en main j’attendais (les parfums ne font pas frissonner sa narine), j’attendais sa venue au chanceux qui viendrait dire tous ses atours, caresser doucement les cheveux de l’aimée et baiser de ses lèvres l’objet de son amour.

Le soleil apparut et vint tout éclairer, derrière elle je voyais les canards s’ébrouer, derrière la rangée d’arbustes en bosquets, irrésistiblement je songeais à l’amant qu’il fallait devancer, et je la rejoignis, et dis à la volage qui j’étais et pourquoi son mari la suivait, et souriant elle dit c’est vous que j’attendais mon privé détective, mon agent préféré, mon parfait que j’adore, et je me mis à rire en songeant à ces jeux que nous inventions pour nous aimer encore.

 

2 réflexions sur “Courtoise filature, de Samuel Fish

  1. Excellemment écrit ! J’ai pensé, en lisant, à Michel Bussi et à son détective qui, lui, reste frustré jusqu’au bout (« Gravé dans le sable »)…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s