La descente, Chrystel C.

Quand je suis entrée dans la boulangerie ce soir, j’ai eu la sensation bizarre d’y être déjà entrée ce matin. Ce matin j’étais au travail, ce n’était donc pas possible. Pourtant quelque chose clochait, la boulangère me regardait avec insistance. Et quand je lui ai demandé machinalement “Deux baguettes s’il vous plait ?”, j’ai cru que quelqu’un d’autre parlait à ma place. Enfin, c’était bien moi mais je ne contrôlais pas ce que je disais. J’entendais ma propre voix comme si elle m’était extérieure. Vous savez, comme quand vous appelez chez vous, qu’il n’y a personne et que vous entendez votre voix sur le répondeur, une voix qui se trouve être à la fois familière et étrangère. Ça fait toujours une drôle d’impression. C’est moi mais ce n’est pas tout-à-fait moi.

Enfin voilà, elle m’agaçait cette boulangère avec ses tenues légères et affriolantes quelle que soit la saison et la température extérieure. D’un coup, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai eu envie de l’insulter et je me demande même si je ne l’ai pas fait. Je ne me souviens plus en fait. J’oublie des choses en ce moment. Ça me met mal à l’aise.

Maman m’a dit que depuis plusieurs mois, je faisais des crises de somnambulisme. Je ne la crois pas, elle raconte tellement de conneries. Pourtant, elle m’a décrit des scènes troublantes que je la vois mal inventer. Heureusement il n’y a qu’elle qui m’a vue. Quand même, comment est-ce possible que je ne me souvienne de rien ?

Hier, chez le gynécologue, j’étais très en colère, je ne sais pas pourquoi. Lui aussi me regardait avec agressivité. A chacune de ses questions, je pensais qu’il cherchait à me coincer, à me mettre en défaut. Il voulait se venger de quelque chose que j’avais dit mais je ne me rappelle plus quoi. A un moment, j’ai eu envie de lui planter son speculum dans la gorge et de m’enfuir en courant. Peut-être l’ai-je fait ? Le plus terrible, c’est qu’encore une fois, je ne me rappelle pas. Je ne me rappelle pas comment nous nous sommes quittés. Le blanc, le blanc total.

Je pense que je ne retournerai plus chez lui. Ni chez la boulangère non plus d’ailleurs.

Je ne sais pas ce qui m’arrive.

Quand maman m’a demandé d’étendre le linge ce matin, je me suis vue en train de lui jeter la panière pleine à travers la figure. Mais ça, c’est sûr, je ne l’ai pas fait. Moi qui suis d’un tempérament si calme, si doux. Je ne comprends pas.

Je suis de plus en plus agacée par tout ce qui m’entoure. Quand maman me parle, je pense qu’elle me réprimande. Quand c’est mon compagnon, je crois qu’il tente de me manipuler. J’ai lu un livre sur la perversion narcissique. Je suis convaincue qu’il me manipule en fait. Mais quand je tente de répondre à ses attaques, ce ne sont pas les mots que je voudrais qui sortent de ma bouche. Alors il rigole. Il se fiche de moi, c’est sûr ! De plus en plus, je dis un mot pour un autre ou bien je ne trouve pas les mots… sauf pour insulter la boulangère et le gynécologue. Je pense à un mot et c’est un autre qui sort. Ma bouche qui parle sans que je ne lui ai rien demandé, en-dehors de ma volonté.

J’ai mal au ventre depuis trois jours. Sûre qu’elle m’a empoisonnée avec sa bouffe dégueulasse ! Dommage qu’elle soit sortie faire des courses sinon je lui aurais dit ses quatre vérités à celle-là.

Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est de ta mère dont tu parles là ? Pourquoi voudrait-elle t’empoisonner ? Je le sais, c’est tout. Elle me le dit assez souvent que je suis un poids pour elle et qu’elle voudrait que je quitte la maison. Je savais qu’elle complotait quelque chose. Ça fait plusieurs jours qu’elle passe des heures dans la cuisine tous les soirs, à soi-disant boire sa tisane. A d’autres ! je la ferai avouer quand elle rentrera.

Qu’est-ce qu’il a celui-là à la télé à me parler de sa vie sexuelle ? Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Est-ce que je lui parle de la mienne ? Il n’a qu’à raconter tout ça à quelqu’un d’autre. A son psy par exemple. Et son regard, là, qui me dévisage, je n’aime pas ça du tout. Eteindre la télé, vite !

Tom est en retard. Il devait passer me prendre à 19h. il est 19h05 et il n’est toujours pas là. Maman non plus. Qu’est-ce qu’ils manigancent tous les deux contre moi ?

A moins que quelqu’un n’ait déréglé la pendule ? Ce n’est peut-être pas la bonne heure.

Et tout ce vacarme, là, d’où ça vient ? Tout ce bruit. On dirait que cinquante personnes me parlent toutes en même temps au fond de mes oreilles. C’est infernal, ça va me crever les tympans, atteindre mon cerveau, le détruire, me rendre folle. Ouvrir la fenêtre, vite ! Sortir de là, prendre l’air, en finir avec tout ça !

Texte : ©Chrystel C.

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