Un thé à Kyūshū

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Photo ©Marie-Christine Grimard

Feuilles de thé que l’on froisse entre les doigts… Montagnes de Chine – Zhejiang, Fujian, Yunnan, Jiangxi, Sichuan – Inde, Népal, Sri Lanka, Himalaya. Feuilles de thé vert, noir, blanc, jaune, bleu, fumé, couleur de bronze ou d’humus, qui s’effritent ou roulent dans la paume de la main. Un voyage.

Japon, île de Kyūshū… Feuilles au jus parfumé, brûlant, que l’on boit du bout de la langue, le matin au réveil, ou l’après-midi devant une fenêtre en regardant la pluie tomber furieusement, et la boisson est si délicate que la mélancolie affleure les gouttes d’eau. Cérémonie du thé.

Thé sans cérémonie. Assise sur les nattes dans l’ambiance feutrée des lampes allumées, je le regarde entourer de ses mains finement veinées de bleu le bol de grès émaillé de blanc, sa couleur préférée. Ses longs doigts raffinés entourent le cylindre et le maintiennent serré près de sa bouche aux lèvres minces, deux traits presque violets.

Il y a quelque chose dans l’air de la sérénité de cet homme auquel je ne parviens pas à donner d’âge, une transparence de plume d’ange, évanescente ; évoquée, elle a fui… Ses pommettes hautes creusent par contraste son visage anguleux, triangulaire et mat. Je voudrais puiser la sagesse dans ses yeux sombres aux cils longs et recourbés mais il garde la tête baissée, le regard clos sur l’instant.

Il n’a pas prononcé un mot depuis longtemps. Je n’ose rien, seulement humer en silence le parfum du thé, m’en imprégner les lèvres pour ne pas déglutir et briser la douce ouate du présent.

Il a posé près de lui son long bâton de promeneur, il marche depuis toujours, traversant l’île du nord au sud, de Fukuoka – quand la plage de Momochihama n’existait pas encore dans la capitale du Kyūshū – jusqu’à Kagoshima, quand on pouvait encore escalader les flancs du Sakurajima tout au bout de l’île.

Je le crois âgé de mille ans, peut-être davantage.

Quand il redresse la tête, troublée, je lui souris. Il plonge ses yeux dans les miens mais ne cille pas. Nous avons partagé beaucoup déjà.

Il me défend de l’accompagner. Il a laissé dans une coupelle des fleurs de cerisier et du sable noir d’Ibusuki.

Marlen Sauvage

Pour ceux qui ne l’ont pas lu, j’ai partagé ce texte le 6 mai dernier sur le blog de Marie-Christine Grimard pour un épisode des Vases communicants. Vous avez pu lire la belle histoire de boîte de Chris ici même (rubrique Connivences).

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