La route rouge de Rimbaud

Le sommeil gronde, deux voix s’étreignent, basses, féroces, sous l’oreiller, le cœur fonce au galop. Les voix grimpent dans le ciel sans étoiles qui traverse la chambre. Dehors la chouette hulule comme pour donner le signal mais tout n’est plus que silence – C’est une armée qui se met en route dans un grand barouf d’armes levées, de clairons sonnant, d’ordres jetés – Le sursaut du réveil, près des larmes, inquiètes, debout. Aucun regard dans la cuisine, seuls le haut poêle à mazout, le meuble en bois blanc repeint, la pierre à évier, grise, dans un angle de la pièce, le plafonnier hurlant de toute sa hauteur. Des phares dans la nuit. Et de retour, le visage creux, les cheveux blonds en désordre, le teint cireux d’une morte.

Dans ce moment avant que l’aube pointe son jour blanc, quand le matin sombre encore dans la nuit, que c’est le début de l’été, les placards qu’on ouvre, les valises qu’on claque, les murmures, les allées et venues entre la cuisine et la cour, les pas sur les graviers…, la haute maison veille. Avec la fraîcheur du petit jour, le moteur de la Simca se met en route par précaution. C’est le désir et le regret engourdis de sommeil, les habits qu’on enfile à l’envers, avant de se glisser dans la voiture, à l’arrière, et de poursuivre ses rêves dans le cahot du chemin de pierres. Pour se réveiller à l’approche du Nord, dans un midi gris et bas.

Le chant des cigales et des grillons sonne l’été bleu près du bassin aux eaux mouvantes ridées par l’écoulement de la source. Dans la chaleur, la nature grésille. Le soleil brûle toute tentative de fixer l’horizon. Une seule échappée à la sieste : la dalle de béton froid, à l’ombre du figuier. Là, le regard planté vers le ciel, vers cet avion qui dépose une traînée blanche diffuse, se disent les rêves d’autres vies, loin d’ici, les histoires inventées des petites filles. Le frisson d’une autre origine traverse tout le corps. La mère a des airs de Lana Turner, elle attend à la porte de l’école, la taille enserrée dans une jupe rouge et blanche. Elle est si belle, si blonde. On dit qu’elle a dix-neuf ans. Qu’un avion l’emmènera bientôt. Les tressaillements de la peur figent un instant cette pensée. La mer après le ciel, les murs blancs, les toits plats, le ravin, les coups de fusil.

 

MS

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

 

 

 

 

 

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