Autoportrait (de et par un personnage)

Je me lave les mains cinquante fois par jour. Je ne mémorise pas mes rêves, pourtant quand je le décide, si. Je ne supporte pas le bourdonnement des mouches, ni celui des moustiques, je me planque sous les draps, je suis toujours leur proie, il paraît que j’ai la peau sucrée. Je ne supporte pas non plus la bêtise. Je marche tous les jours jusqu’au jardin, c’est à côté, autrement dit, je ne marche pas vraiment, je me déplace. Je n’ai pas de souvenir de ma naissance, mais une bizarre impression à regarder les photos, de ressentir ce que ressentait ce bébé blond. Je suis souvent à côté de moi, je me regarde, je me déteste ou je m’adore, je me dis « t’es un mec bien » ou bien « t’es un connard », y’a pas d’entre-deux, on dit de moi que je ne connais pas la nuance, je me fous de ce qu’on dit de moi. Je bois du café tous les matins, une cafetière jusqu’à midi et l’après-midi du thé jusqu’au soir où j’avale une tisane. Je suis grand et maigre, je n’aime pas les gros. La première fois qu’un jeune de trente ans m’a dit « vous », j’ai compris que j’avais vieilli. J’ai le visage expressif : une Américaine m’a raconté ses envies de bébé un soir en buvant une bière à San Francisco, elle était lesbienne et elle cherchait un mec, je l’ai dissuadée d’un seul regard. Je reconnais les plantes sauvages et je sais les cuisiner, je reconnais certaines plantes médicinales et je ne sais pas me soigner. J’ai horreur des toubibs, des dentistes, des chirurgiens. J’ai une cicatrice sur la joue gauche depuis un coup de couteau pris à l’arrière d’un RER, j’ai gueulé au chirurgien qu’il aurait jamais pu travailler dans la haute couture, il m’a menacé de rouvrir la plaie, je le jure. Je vis seul dans la montagne, je ramène une femme de temps en temps, on fait la bringue, on trinque, je la tringle et elle s’en va. J’ai l’habitude de n’avoir aucun regret, aucun remords non plus. J’écoute Bob Dylan en boucle, la seule vraie musique du monde. Je ne mange pas de viande, du cadavre en caissette, merci, je préfère les légumes de mon jardin. Je me passe en général la main droite sur le menton quand je doute de quelque chose, car il m’arrive de douter, je ne fais même que ça. J’observe les étoiles toutes les nuits durant l’été, je partage mon ciel en pensée avec la seule femme qui me comprends et qui ne vivra jamais près de moi. Tout ce que j’écris là, je sais que personne ne le lira jamais, je brûle mes cahiers dès qu’ils sont remplis. Je n’ai plus de chat, plus de chien, quand ils meurent je mets des mois à m’en remettre. Je descends au village chaque dimanche, je bois un bock au comptoir du seul bar, ou sous la treille dès qu’il fait beau, je lis le tableau des annonces des villageois et je remonte chez moi. Je fabrique des meubles en carton, c’est léger et solide à la fois. Je dors l’été sur un transat sous la voie lactée.

 

MS

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

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