Dix petites fictions : 1 – le vélo jaune

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A CINQ KILOMETRES ENVIRON du village étrangement nommé du nom d’une croix sainte en Valfrancesque, le vélo jaune trône jour et nuit au croisement de la petite route que l’on dit principale et d’un chemin qui monte au lieu-dit Mialet. Il paraît que personne ne l’emprunte plus depuis que son propriétaire a disparu. Le cadenas qui ferme le câble auquel est attaché le vélo a déjà été ouvert sans être forcé car la clé se trouve quelque part cachée dans le périmètre de ce parking improvisé. Mais il a été impossible à l’homme décidé à « ranger » le vélo, un voisin du propriétaire, de le déplacer.

C’était comme une force pesant sur les roues, sur le cadre, sur le guidon, et l’homme pourtant costaud a dû baisser les bras, renoncer à installer le vélo dans le petit garage toujours ouvert de Mialet. Il craignait pour son cadre et sa jolie couleur, car les intempéries sévissent aussi dans ce coin de montagne méditerranéenne. Il pensait ainsi le protéger jusqu’au retour de son propriétaire. Les vacanciers toujours s’imaginent que le soleil darde ses rayons et que la vie est belle sous ce ciel bleu permanent, mais le ciel est gris parfois, chargé de nuages et de pluie, de tonnerre ; le vent souffle et emporte l’été les parasols, les poubelles vertes disséminées au coin des écarts, et plus tard dans la saison les chapeaux, les écharpes, les casquettes, bref l’hiver est dur et froid, même si la neige se fait rare. Mais j’en reviens au vélo. Ici, tout le monde connaît la cachette de la clé mais personne par conséquent ne se risque plus à bouger le vélo depuis l’incident de l’homme costaud qui jamais ne parvint à le déplacer.
Quand un matin je passai devant la bécane nonchalamment appuyée sur le panneau STOP, je notai un détail inhabituel : un morceau de papier dépassait du papillon lumineux placé sur la roue avant. Ne le cherchez pas sur l’image, je l’ai enlevé avant la photo. Surprise, j’ai déplié le message et une vague de quiétude m’envahit immédiatement suivie d’une grande tendresse pour le messager. J’étais l’élue. La missive s’adressait expressément à moi, du moins, je l’interprétais ainsi. Je devais attendre la nuit, revenir ici-même, éviter les regards si possible. « Le phare du vélo fonctionne » était-il écrit en post-scriptum sous le message, et souligné. Je revins le soir-même, certaine qu’il ne s’agissait pas d’une blague imaginée par quelqu’un décidé à rire des efforts d’un curieux pris au piège, mais vigilante tout de même. Je ne surpris personne aux alentours. Je trouvai la clé à sa place, ouvris le cadenas, emportai le câble, et partis à vélo.
Je grimpai jusqu’à la Cam, couverte de bruyère rose et mauve à ce moment de l’année. Je couchai le vélo doucement sur les rochers, et respirai l’air vif du soir d’été. Je n’avais rien d’autre à faire que cela. Et depuis, à chaque tombée de la nuit, je promène le vélo dans la montagne environnante. Jamais je n’ai croisé quiconque et toujours j’ai replacé le vélo à son parking, à la clarté des étoiles, avec la clé du cadenas.

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Dix petites fictions avec pour premiers mots ceux empruntés à Ambrose Bierce dans Histoires de fantômes, traduit et publié par François Bon & Tiers Livre éditeur.
Pour Le vélo jaune, « A cinq kilomètres environ… » tiré au hasard du livre dans « La maison à la vigne vierge ».

 

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