Léonie

Léonie s’agenouille, frotte, gratte, pour effacer la tache sur le sol rouge, carrelage aux joints noirs qui charrient de la poussière accumulée. Parfois c’est au couteau qu’il faut y aller – encore heureux que je ne manque pas d’huile de coude – et cet évier qui jaunit – un peu de vinaigre Briochin, allez. Elle s’échine elle récure elle ne ménage pas sa peine, tout son corps tressaute pendant que debout devant l’évier elle le décape en tous sens. L’étagère aussi a droit à son coup d’éponge vinaigrée et puis c’est le tour des meubles qu’il faut dépoussiérer avant de les cirer à la cire, de la cire d’abeille bien dorée bien liquide dont elle mouille abondamment le chiffon vert en éponge, morceau récupéré d’une serviette de toilette usée, car rien ne doit se perdre. Elle marmonne en époussetant chaque aboli bibelot d’inanité sonore, elle murmure en glissant sur les cadres, les animaux en bois, les encriers, les roses des sables, les cendriers, les pots à crayon, les vide-poches, les tampons buvards ; elle soulève les livres de la bibliothèque, souffle sur les tranches parfois dorées, les pages parfois cornées, tourne autour de la table en laissant glisser l’éponge sur la toile cirée, recule au fond de la pièce pour admirer son œuvre.

Tout brille, tout resplendit, tout est lisse, propre, net, sauf sauf sauf … là sur la cheminée – cette toile d’araignée qui pendouille – et plus Léonie avance et plus elle la nargue, la toile, et pour s’en approcher, elle grimpe sur une chaise, enfin l’éponge au bout du bras elle va pour l’agripper, se dresse sur la pointe de ses petits pieds taille 36, heurte de la tête le jambon suspendu là qui se détache d’un coup l’animal alors qu’elle retombe sur ses talons dégringole de la chaise et les dix kilos de la bête la terrassent et elle git sans vie à terre sur le carrelage rouge propre net luisant du sang de Léonie.

Marlen Sauvage

Microfiction, 2012.

6 réflexions sur “Léonie

  1. Et moi, qui pensais, en entrant dans ton histoire, te demander de m’envoyer cette Léonie si efficace pour mettre de l’ordre dans ma maison un peu délaissée. Patatras! la suite prouve que quelques petits détails – une araignée récalcitrante, une chaise vacillante, un jambon maladroit – peuvent changer le cours de l’histoire, et même d’une vie. Avec tous ces accidents qui se passent autour de moi et dans ton histoire, j’abandonne! Je remettrai le récurage de ma maison à plus tard, quand les étoiles seront plus bienveillantes…

  2. On dit toujours : c’est pas la petite bête qui mange la grosse…! Ben voilà ! L’araignée avait fait un pacte avec le jambon pour être protégée… 😉
    Quelle chuuuute !

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