Carnet du jour (2)

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Rome pourrait être – si ce n’est rester, car nous avons déjà décidé de faire le vœu à la fontaine Trevi, de revenir – la ville de la perte et du malentendu.

Parmi aussi les évocations de Rome, il y aurait celle de l’amour lié à la ville à cause de son nom même, au palindrome évocateur, ROMA – AMOR. Rome, ce serait aussi la foule sur le Corso le samedi, où l’on choisit de poursuivre notre déambulation néanmoins, et le niveau sonore inhérent à la fougue latine. Rome, ses cafés longo, espresso, americano, cappucino, con latte… Rome et ses ruelles où s’ouvrent des galeries inattendues comme celle où nous découvrons les dessins de Lord Compton.

A Rome, les façades anciennes jettent leurs ocres écaillés aux yeux écarquillés des passants.

Rome et son forum qui saisit l’âme pour la conduire à rebours du temps, douze siècles auparavant, et l’on se sent partie intime de cette humanité qui nous a précédés, élevant des temples à ses divinités. Rome et ses marchands de fruits, ses vendeurs à la sauvette auxquels on tente d’échapper en ondulant le long des trottoirs bondés. Rome et ses musées, le Capitole, la Ghaleria Borghese, le musée Barberini et leurs collections impressionnantes où dominent Titien, Rafaello, Caravaggio, et Filipino Lippi et Ghirlandaio…

Je disais donc la ville de la perte et du malentendu.

À quel moment se perd-on dans une ville inconnue alors que dans la poche pèse la clé de l’hôtel et que l’on tient à la main un plan du quartier ? Déambuler, errer, se planter devant une façade, poursuivre son chemin dans des ruelles fanées qu’éclaire un bout de ciel, déchiffrer des inscriptions dans la pierre érodée, bousculer des passants, scruter la vitrine d’un antiquaire en quête de l’objet le plus inattendu, et puis en un instant, comprendre que l’on s’est transporté loin de l’autre dans un temps non mesurable, ce qui en amplifie la profondeur, parce que la seule chose qui (ne) nous manque (pas) en vacances, c’est une montre.

(Et que le mobile n’est pas non plus un accessoire indispensable.)

On se perd dans une ville dés l’instant qu’on ne peut pas estimer la durée pendant laquelle on a baguenaudé, croisé des sourires, capté des morceaux de conversation, échafaudé des plans sur la comète – louer un appartement dans telle rue en basse saison pour venir y écrire loin de tout – oublié que l’on n’était pas seule précisément ce jour-là dans cette ville-là. On se perd des l´instant que le plan du quartier ne nous sert à rien parce qu’on en a dépassé les limites ou parce que le nom des rues n’y est pas mentionné, que la police de caractère n’excède pas le corps 5 et que le jour s’enfuit.

Une fois perdu, reste à se retrouver. Remonter les avenues, la succession de « corso », les rues, traverser les placettes, contourner les places, rechercher le café qui servait de repère, revenir sur ses pas, cet hôtel sous le lierre, l’avait-on abordé de face ou de côté ? – lever les yeux au coin des bâtisses pour y retrouver le nom de la rue mémorisée, la plus proche de notre rendez-vous, tenter d’interroger le passant dans sa langue, puis enfin reconnaître dans la signalétique un panneau indicateur.

(Ce n’est que des années plus tard que l’on comprend ce qui se jouait là, la réalité de la perte, ce qu’elle signifiait vraiment, ce qu’elle laissait augurer. On avait perdu l’autre. L’autre insouciant. Nous nous étions perdus.)

(à suivre)

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