Ecoutez nos défaites

« Il y a quelques minutes encore, il courait dans les ruelles de Kalafgan, se protégeait le visage de ses bras pour tenter de parer des coups, et les voix qui l’entouraient semblaient ne jamais devoir le laisser s’échapper. Et maintenant tout est loin. Il se souvient de la seconde où en lui tout a capitulé, où le sang dans son œil, dans sa bouche, n’avait plus d’importance. Il se souvient de l’instant où il avait accepté de mourir, et il le faisait sans haine, à cause des pleurs des femmes, probablement, ou parce qu’il a trop souvent tué pour ne pas reconnaître à l’ennemi le droit de lui prendre la vie. Il se souvient de cet instant et pourtant les hommes qui l’entourent répètent ce nom dont il pensait ne plus avoir besoin : « Sullivan ? », alors il se réfugie en un point inatteignable, là où savoir s’il saigne ou pas n’a plus d’importance, (…) un point au-dessus de tout où l’hélicoptère vole dans les airs gracieusement et où le chant des femmes en pleurs a encore le temps de résonner parce que c’est la seule chose, à cet instant, que le monde doit entendre : le deuil des mères vaincues. »

Laurent Gaudé, Ecoutez nos défaites
© Actes Sud, 2016
et © Léméac éditeurs, 2016
pour la publication en langue française au Canada.

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