La « chose publique »…

« Les humains sont des “assembleurs”

Les humains font des assemblages.
Les humains font des assemblages de sons, des assemblages de mots, des assemblages d’objets.
En assemblant des sons, ils fabriquent de la musique et des rythmes.
En assemblant des sons, ils fabriquent, en permanence, des mots.
En assemblant des mots, ils fabriquent des phrases.
En assemblant des objets, ils fabriquent des “ustensiles”, des choses utiles : des huttes et des nattes, des temples et des acqueducs.
Les humains, qui sont de grands “assembleurs”, des passionnés d’assemblage, font, aussi, des assemblées. »

(…)

« Et les humains, toujours passionnés d’inventions et d’assemblages, ont inventé d’assembler leurs habitations.
Ils ont ainsi formé des villages et puis des villes.
Dans certaines de ces villes – c’était il y a 2 500 ans, des humains ont dit : « Maintenant que nous avons inventé la ville, nous allons inventer la “chose publique” ! »

Mais, aux quelques-uns qui voulaient inventer la “chose publique”, quelques-autres ont répliqué :

« Nous vivons assemblés dans des villes, avec des chefs, avec des prêtres. Laissez-nous tranquilles ! »
« Pourquoi voulez-vous, à présent, inventer la “chose publique” ? »
Les quelques-uns ont dit : « Nous allons faire la “chose publique”, pour tous, avec du
vide ! »
Et les quelques-uns ont cherché un endroit vide.
Des endroits pleins, ils en connaissaient : les palais des chefs, toujours pleins de serviteurs, de gardes, de secrétaires ; et les temples des prêtres, eux aussi pleins de serviteurs et pleins d’offrandes.
Un endroit vide, dans une ville, ce n’est pas si facile à trouver. On peut toujours aller dehors, aux portes de la ville.
Mais les quelques-uns se sont dit : quand les marchands de légumes et les vendeurs d’animaux, les marchands de tissus et de poteries, quittent la place du marché, la place du marché est vide !
Sur la place du marché, quand elle est vide, nous pourrons nous assembler !

Alors, les quelques-uns ont dit aux quelques-autres :

« Nous avons trouvé une place vide pour nous assembler. »
« Alors, s’il vous plaît, sortez de chez vous et venez nous rejoindre ! »
Mais il n’est pas facile de faire sortir les gens de chez eux : l’un fait ses comptes, l’autre fait la sieste, un autre encore est occupé dans son atelier.
Et d’autres sont sortis de la ville pour aller surveiller leurs champs.
Et les hommes disent aux femmes : « Restez chez vous ! Il est inutile d’aller sur la place vide pour y jeter des mots. Occupez-vous plutôt des enfants ! »
Et puis, les quelques-autres ont été catégoriques :
« Nous ne voulons pas, nous ne voulons surtout pas, nous mêler des affaires
des autres ! »
Les quelques-uns ont répondu qu’on allait essayer et faire “comme si”.
“Comme si” les affaires des uns étaient les affaires des autres.

Les affaires des uns devenues les affaires des autres auraient un nom particulier : elles s’appelleraient “affaires publiques” ou bien “choses publiques”. »

Photos : Monia Masmoudi (lectures dans Tunis, devant la librairie Akitab) / Philippe Dujardin (stage de Sousse)

J’ai assisté à la lecture de ce texte de Philippe Dujardin « La chose publique » le dimanche 26 mars à la Foire Internationale du livre 2017 à Tunis devant le stand Sud Editions, traduite en dialecte tunisien par Majd Mastoura, comédien. Ce projet, piloté depuis 2015 par Kmar Bendana (historienne) et Françoise Coupat (metteur en scène) a réuni Majd Mastoura, Yosra Amouri, Faten Chroudi, Mohammad El-Issaoui et Mohamed Chaouch. Un moment beau, émouvant, fort !

 

 

marlen-sauvage-chose

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