Ateliers de campagne (4)

marlen-sauvage-Bleues

Vacances de Pâques. A la demande de la Fédération des écoles de musique des vallées cévenoles*, pour fêter ses dix ans, je démarre le projet d’écriture d’une fable écologique. Se sont succédé plusieurs réunions d’information, d’organisation – avec enseignants de musique, de théâtre, responsables d’associations, chorégraphe – durant lesquelles j’ai proposé d’adapter une légende australienne racontée dans le Chant des pistes par Bruce Chatwin. Deux vallées sont finalement concernées, 7 ateliers planifiés durant deux semaines. J’ignore encore combien d’enfants participeront… Je roule en ce début d’après-midi vers Saint-Germain-de-Calberte, où doit se dérouler le premier des ateliers. La D13 serpente dans un décor verdoyant de bouleaux, de mélèzes, de chênes verts, de châtaigniers, de ponts de pierre et de murets moussus, de chemins privés qui grimpent vers des maisons invisibles ou y descendent en épingles à cheveux. Parfois, la route en corniche ouvre sur la vallée et les montagnes bleues puis s’enfonce dans les bouscas de châtaigniers. Je note mentalement les lieux-dits traversés : Le Plan de Fontmort, haut lieu de la résistance camisarde, Le Cauvel et son château aux fenêtres bleues, Nogaret, Le Mazel Rosade, L’Elziere, Le Crémat… Des cascades brillent à flanc de montagne, une couleuvre qui profitait de la chaleur du bitume s’enfonce dans les hautes herbes, une jeep vert pomme me laisse passer, je serai à l’heure.

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Dans la salle froide et sans âme qui nous est allouée, je fais la connaissance de 6 jeunes garçons et filles âgés de 8 à 11 ans. J’ai posé le décor, le « temps » de l’atelier, celle de la légende aborigène du commencement du monde. Je leur lis des passages du bouquin de Chatwin. Ils sont attentifs au nomadisme, à l’idée de se suffire de ce que la terre donne, à celle du troc, au fait que personne n’est sans terre car à un chant correspond un tronçon de pays…

J’ai prévu quatre suggestions pour ce premier atelier à partir de cette lecture, dont un « jeu du chapeau » pour choisir les animaux qui feront partie de notre spectacle. A chaque proposition, les enfants dessinent quelque chose sur leur feuille, spontanément, et je découvre à la fin de l’atelier seulement ce qui a peuplé leur imaginaire en dehors des mots : personnages, arbres, chouettes, cœurs…  Tous écriront, tel Paolo, 8 ans, qui lit : « Etonné de rugir, il découvrit qu’il était un lion. » Je jubile ! Les enfants me fascinent. Une seule phrase – et tout est dit – pour une proposition, quand d’autres remplissent une page. Car les enfants, comme les 13 autres de la vallée plus lointaine du Collet de Dèze qui participeront aux ateliers – bien que bavards, turbulents – se donneront à fond dans ce projet qui deviendra l’un de mes meilleurs souvenirs d’écriture.

Ensemble, nous avons joué, mimé, inventorié, travaillé les synonymes, les rimes, le vocabulaire, la description, lu Rimbaud, Léopardi, Baudelaire, Eluard, Kafka, Le Clézio et d’autres, travaillé à partir d’articles de journaux, de légendes cévenoles… Au final, après dix-huit mois d’ateliers divers (écriture, musique, danse, arts plastiques, théâtre) aura lieu un spectacle que nous mettrons en scène avec un ancien professionnel bénévole et une huitaine d’enfants. Accompagné musicalement par plusieurs dizaines de jeunes musiciens sur une musique créée par eux avec leurs enseignants, il sera dansé et joué dans des décors magistraux fabriqués avec une artiste locale et les enfants revêtiront des costumes étonnants imaginés par une styliste… Tout est raconté  de ce spectacle qui sera intitulé « J’ai mal à la Terre », où des enfants commentent la légende de la création d’un monde en prenant le public à témoin, s’émerveillant d’abord de la vie que mènent les premiers hommes, mais gardant l’esprit critique quant aux avantages et aux inconvénients d’un tel paradis.

« Aujourd’hui le temps passe vite et demain mes cours seront lents. » J’ai noté la phrase quelque part tant elle m’a réconfortée tout au long de cette entreprise… Une autre phrase de Paolo avec laquelle je termine cette évocation…

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*Fédération des écoles de musique des Hauts Gardons de Lozère, qui fêtait ses 10 ans en 2009.

[Je livre ici des extraits des premier et quatrième tableaux parmi les cinq qui constituent le texte finalisé, co-écrit avec les enfants.

Premier tableau – La création du monde

(…)

Ces ancêtres étaient des vieillards qui dormaient depuis toujours. Le soleil les réchauffa, alors ils remuèrent au fond de leur trou, ils s’étirèrent, se soulevèrent, traversèrent l’écorce terrestre. Et chacun ouvrit la bouche et cria : « Je suis ! »

« Je suis l’ancêtre poisson ; je nage dans l’eau bleue du fleuve Tamara, mes moustaches se baladent au gré des courants. Un petit coup de nageoire et hop, je vois le ciel éclairer le chêne du mensonge ; un autre coup de nageoire, et hop, le mascaret m’emporte tel un dragon en furie sur le lac Noyemi. Un hibou parcourt ciel et terre, franchit la Montagne du Savoir, et, en ululant, vole de séquoia en palmiers et en tamariniers jusqu’à la mer des Silures où naîtra ma descendance. »

« Je suis l’ancêtre-lion, le roi des animaux et mes griffes soulèvent la terre fraîche et mûre. Le soleil flamboie, brûle ma peau vieillie. Dans la nuit, au clair de lune, je marche à pas lents vers le Nord ; au loin, j’aperçois les montagnes de l’Aconcagua, et l’Elbrouz, le Kilimandjaro… Et toute cette neige blanche et glacée à leurs sommets. »

« Je suis l’ancêtre-salamandre, noire et jaune, à la peau lisse et humide. Le ventre collé à la Terre, je fais un avec elle ; à chaque pas, je sens son cœur qui bat, ce cœur de feu où je puise ma force de vie. Le vent me rafraîchit. Présence aérienne où la colombe s’envole et l’oiseau est si rapide que je le perds des yeux. »

« Je suis l’ancêtre-colombe, je survole la Terre et descends parfois me recueillir dans la paix de ce monde nouveau. Sous mes ailes, le lac Myoutsou, je suis éblouie par la beauté de son eau bleue. Entre les arbres de la forêt Chebo, j’aperçois les insectes qui se fondent dans le décor de feuilles et de lianes. La nature chante, et l’univers est magnifique dans le bruit du silence. »

Après le temps des hommes, des échanges, et de l’harmonie (3e tableau) où chaque descendant des ancêtres reçoit en héritage une musique et le tronçon de terre lui correspondant vient l’homme qui blesse provoquant le chaos (4e tableau) : un descendant du clan des lions cache l’instrument de musique du clan des chevaux ; les salamandres prennent le parti des lions ; les poissons celui des chevaux ; des morceaux de musique sont volés, un homme vend même une célèbre ritournelle à des étrangers de passage… Les colombes tentent de pacifier les clans. En vain… les musiques sont modifiées, et la Terre avec elles, les paysages, le monde végétal, animal et minéral…

Quatrième tableau
La plainte des ancêtres

Les hommes étaient devenus fous. Les poissons étaient panés et surgelés ; les lions en cage dispersés dans les zoos du monde entier ; les salamandres étaient en voie d’extinction ; les chevaux faisaient la queue à l’abattoir pour nourrir la planète ; les oiseaux mouraient, atteints de la grippe aviaire… La Terre mourait et quelque part dans leur monde, les ancêtres assistaient au spectacle de leur Terre en train de mourir.

La Terre
J’étais ronde
j’étais bleue
j’étais peuplée d’une extraordinaire diversité
animaux, insectes, plantes
tout était équilibré
puis l’homme a prétendu évoluer
voulu construire et beaucoup détruit

il a tout industrialisé
tout piétiné
pollué et modifié
il a joué à l’apprenti-sorcier
il court à sa perte et entraîne avec lui
tout ce qui vit
J’étais ronde
j’étais bleue

Spectacle J’ai mal à la Terre – Droits réservés]

(à suivre)
……………………………………………………………………………………………………………

Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Dont acte.

Texte et photos : Marlen Sauvage

(Photo : Sur la route de Saint-Germain-de-Calberte)

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