Le village de Louise, par Monika Esse

Un texte issu d’une proposition d’écriture, par Monika Esse, atelier de Florac.

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Elle est arrivée sur la place du village. Le mur gris est toujours là. Le petit chemin aussi, bordé maintenant d’une haie d’orties qui rendent l’approche difficile. Mais la ferme n’existe plus. Effondrée ? Rasée ?  Elle ne l’a jamais su. Elle n’était pas revenue depuis l’été de ses 15 ans.

Dans sa tête, elle repeuple cet endroit changé en terrain vague. La maison basse, l’entrée dans la cuisine avec le grand fourneau qui cuisinait, chauffait l’eau pour la toilette et rayonnait dans la pièce. Elle ne se rappelle plus les chambres, dortoirs où les enfants dormaient ensemble. Par la fenêtre, on voyait la route où le car soulevait la poussière deux fois par jour. A la porte, vue sur la cour, sur les cochons qui couraient dans un enclos, sur le gros tas de fumier au milieu, sur la cabane qui abritait les toilettes qu’on qualifierait aujourd’hui de toilettes sèches. De l’autre côté, l’étable, avec quelques vaches pour le lait et deux bœufs qui tiraient la charrette sur les chemins et la charrue dans les champs. L’odeur de l’étable rivalisait avec celle du fumier. Ensuite la remise pour les outils et la grange où étaient entreposés la paille et les grains de blé.

Elle rouvre les yeux. Le souvenir est vif, jusqu’aux odeurs acres et poussiéreuses.  Mais devant elle, il n’y a que le paysage. Un pré vert couvert d’une herbe grasse, un verger avec les vieux arbres qu’elle reconnaît. Le poirier dont les petits fruits jaunes tombaient bien trop tôt par terre, vite talés, immangeables. Les pommiers, cerisiers, pruniers qui invitaient les gamins à grimper, toujours plus haut, au prix de culottes déchirées et d’engueulades mémorables. Le potager qui accueillait parmi les légumes des delphiniums et des pivoines. Le goût des carottes tirées du sol, pleines de terre, qu’on lavait sous l’eau  jaillissant de la bouche d’une vieille fontaine au bras grinçant. C’est là qu’elle avait appris ses liens avec la nature.  Pieds nus dans la rosée du matin,griffures de la chaume pendant les moissons, grondement de l’orage dans la plaine, odeur de la pluie sur la poussière de la route. Premier baisers au goût de l’herbe fraîchement coupée.

Elle lève les yeux, regarde devant elle. A l’horizon, mais finalement beaucoup plus près que dans son souvenir, le village voisin et sa piscine improvisée. La distance est plus petite aujourd’hui que pour les yeux et les pieds d’autrefois. Sur la colline, à quelques battements d’ailes, le chef-lieu qui appartenait à un autre monde. L’église pour la messe du dimanche. Le coiffeur pour les premières permanentes qui frisottaient autour de la tête. Le magasin pour les besoins hebdomadaires. Le médecin s’il en fallait un. C’était loin.

Elle se retourne, regarde la belle maison en face devenue une résidence secondaire. Le clocher qui surplombe la place, un clocher simple sans église. La cloche est accroché en haut, sur la cime. Louise se rappelle la fête de l’inauguration, la foule joyeuse et aussi solennelle, les petites filles en robe blanche, le curé en soutane qui bénit la cloche neuve, brillante dans le soleil de juillet, et sa tante qui en était devenue la marraine. Elle devait sonner l’angélus deux fois par jour, midi et soir. Pendant des années.

La cloche bouge. Balance selon le rythme imposé par la corde. Tinte timidement d’abord, puis sonne à la volée. Appelle les moissonneurs, rappelle à la prière, ramène les familles à la maison. Mais le village a changé. Peu de fermes, plus de bœufs, beaucoup de voitures. Ce n’est pas un village fantôme, mais ce n’est pas celui qu’elle a connu il y a vingt ans. Restent les arbres, les collines, le ruisseau en bas du village. Et le ciel qui éclaire le paysage.

Restent les souvenirs de Louise, de son frère, de ses cousins. Souvenirs d’apprentissages, d’initiations, d’empreintes qui ont fondé, marqué, orienté des vies. Reste le village de Louise dans la mémoire de Louise.

Texte : Monika Esse
Photo : Marlen Sauvage

2 réflexions sur “Le village de Louise, par Monika Esse

  1. Merci du partage. Encore une fois, que j’aime vos photographies ! Des arbres, des contreforts montagneux, des pierres, on en voit partout en photos, mais les vôtres me parlent particulièrement, on y entre comme en soi-même.

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