Carnet des jours (26)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le 7 octobre
Premier jour d’octobre avec la mort d’Edmond Maire, figure oubliée du syndicalisme et proche de Rocard… l’impression d’une gauche déjà enterrée depuis très longtemps… Mais première semaine de ce beau mois entamée sous le soleil cévenol et avec les feux de bois en soirée. La maison n’est toujours pas vendue ; je ne désespère pas, quelques visites, quelques curieux. Las Vegas pleure ses morts, un fou a tiré sur la foule venue assister à un concert de musique country et Trump se contente d’une minute de silence à la Maison Blanche. On vendra encore des armes à feu tant que les intérêts de tous bords s’y retrouveront. Sémaphore avec Juliette Binoche et Jeanne Balibar pour deux films qui ne marqueront pas les annales mais qui m’ont sortie de ma campagne, de mon ennui du moment et de mes petits soucis. Un beau soleil et Barbara.
Je découvre l’existence de Sherin Khankan, première femme « imame », au Danemark, qui revendique un islam progressiste, professe un message d’ouverture et de modernité, et entend remettre en cause les structures patriarcales des institutions religieuses… « Une femme ne peut pas être imame », dit une amie de la dame. La partie est loin d’être gagnée (mais au moins elle est engagée…).
Toujours les séances de kiné avec cette sympathique praticienne qui ne compte pas ses heures ; on ne voit guère cela que dans nos montagnes… Visites amies et longs coups de fil, je ne me sens pas seule. Je consacre mes matinées à de la paperasserie et pars à la recherche de mon numéro d’allocataire de la CAF en… 1979… Je crois cauchemarder. Je découvre qu’aucune de mes notes de droits d’auteur ne signale une quelconque cotisation vieillesse. Pas d’Agessa non plus pour y prétendre à l’époque parce que pas assez de revenus à ce titre. Le sort des boulots précaires et multiples pour s’en sortir sans rien demander à la société. Heureusement, les chevreuils s’ébrouent dans le pré en face. J’entreprends de vider une des deux caves. Cathy me sape le moral : elle me prédit au moins un an pour venir à bout du déménagement de la maison !

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Lundi 9 réveillée à 8 h par un appel Messenger de A. (debout en quatrième vitesse mais à 3h30 du matin je cogitais encore sur ce qui reste à faire dans la maison) qui me raconte ce qui fait la une des journaux tunisiens : la mort d’une crise cardiaque de leur ministre de la santé en pleine assemblée. Ici c’est le Picasso que Macron aimerait avoir à l’Elysée… Et une série de faits divers qui alimentent les journaux radiophoniques comme le reste et c’est pourquoi j’évite cette presse aussi. Mort de Jean Rochefort, l’élégance de la profession.
Week-end consacré à la déchetterie où j’ai emporté une partie de la cave ; à la peinture des éléments de la cuisine, à celle de portes… On dirait que mon matou sent mon départ approcher. Jamais il n’a été aussi présent et affectueux. Je me suis attachée à dépersonnaliser la maison puisqu’il faut semble-t-il cela pour mieux vendre. Enlevé tous les souvenirs et quelques tableaux. « Que les visiteurs puissent se projeter dans cet espace » me conseille Lily. Me rappeler le parfum des roses rouges ; ce matin il m’enchante et leur couleur me ravit. Ciré 30 m2 de parquet sur une jambe ou à plat ventre… En écoutant Nina Simone la gorge serrée.

« Je t’en prie, ne tape pas à la porte. Je suis à la fenêtre en train de contempler le pont. » Wadih Saadeh (Je vais calmement  vers le miroir).

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Le 23 octobre
Marseille-Tunis dans la même attente qu’à chaque fois, le même désir, les mêmes interrogations. Oublié mon téléphone dans un bac au contrôle, accompagnée quarante minutes plus tard par un jeune policier qui me regarde à cinq pas devant moi me débrouiller avec valise, ordinateur et sac pour descendre la volée d’escaliers avant de retrouver mon bien. (Juste un constat et d’ailleurs, le gars ignore que j’ai un genou en vrac.)

Le vol est à l’heure, l’arrivée applaudie, il n’y a guère qu’en Tunisie et au Québec que les passagers applaudissent l’atterrissage. A. sera là dans trois quarts d’heure, je lis l’entretien de Charles Juliet et Pierre Soulages. A l’appartement, bien sûr, je râle de n’avoir qu’une seule étagère dans l’armoire. J’en prends trois.

Mercredi 25
Après-midi colloque La Tunisie sous la plume des voyageurs à l’epoque moderne (1492-1789) au palais de l’Académie des Lettres, des Sciences et des Arts à Carthage. Intermède café. Le Boukornine me salue de sa large face bleutée. Les prestations sont inégales, certains chercheurs lisent leur publication tête baissée. A. est le plus convaincant (en toute objectivité) qui nous raconte l’histoire des chrétiens réduits à l’esclavage au pays de Barbarie telle qu’en témoigne le Révérend Père Dan dans je ne sais plus quel ouvrage.

Jeudi 26
A Monastir depuis hier soir. Accueillie par le bleu des portes intérieures.

Samedi 28
Repas chez H. avec John et Martine. Rentrée de nuit à Tunis.

Dimanche 29
Seule à l’appartement. A. est parti marcher aujourd’hui, je regarde de nouveau une partie de la série GOT.
RV en soirée chez K. et R. Repas coloré après avoir skypé avec I. et ses enfants amusants comme tout. Nous repartons avec une bouteille d’huile, j’aime ces cadeaux improvisés et spontanés, marque de la vraie générosité.

Lundi 30
A la fac de Manouba toute la matinée pour écouter Jean-Philippe Schreiber parler de religions et « comment de l’ère moderne à l’ère contemporaine l’histoire des religions s’est construite et a pu s’émanciper à l’égard des sciences religieuses ». Trois heures à évoquer la critique textuelle, la notion de vérité, les premiers dialogues interreligieux, l’orientalisme, le déisme philosophique, l’amorce du comparatisme et d’une conception évolutionniste de la religion… De quoi me donner encore envie de lire et de me cultiver. Je n’aurai pas assez de ma vie. Repas au restau des profs.

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Statue d’Ibn Khaldoun, avenue Bourguiba à Tunis.

Rendez-vous avec Anissa devant le théâtre municipal de Tunis. Je lui avais promis Le camp des autres, elle est émue et m’embrasse chaleureusement, nous ne nous sommes pas revues depuis le village francophone de Korba en mars 2015 ! Nous discutons de tout, la société tunisienne, le manque d’engagement des intellectuels (elle parle de lâcheté), de sa maladie, du regard des autres, de son séjour à Aix-en-Provence quand elle avait douze ans, de ses amours ratés, de poésie, des collégiens auxquels elle enseigne le français, de son mémoire de master de littérature, de Camus, de Sartre, de Juliet… En partageant tiramisu et cheese cake… Une femme intelligente et chaleureuse.

Mardi 31
Skype avec Julie. Son petit Barack est mort et je la trouve en pleurs. Sacha heureusement nous fait rire. Souleyman rentre de l’école en bus, un masque sur le visage. Comme sa voix est belle ! Rendez-vous au Bardo, au Bonzai café, avec Amal et Mehdi. Belles retrouvailles avec la jolie jeune femme rencontrée pendant les mois de création de ce fameux journal de l’éducation… Quelle histoire ! Cela nous vaut de bons fous rires. Quant à Mehdi, toujours la même discrétion, le même humour et la même gentillesse. Durant les 40 minutes où nous attendons un taxi dans le soir tombé, j’apprends une phrase célèbre de Ibn Kaldoun, que je n’écrirai pas sur ce blog pour ne pas me ridiculiser, mais qu’il a traduit par « Tout homme est naturellement civilisé ». (Le lendemain de cette belle rencontre a lieu un attentat au Bardo où deux militaires sont agressés, l’un égorgé, devant la chambre des députés.)

Texte et photos : Marlen Sauvage

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