Carnet des jours (27)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Mercredi 1er novembre 2017
Attaque de deux militaires devant la Chambre des députés au Bardo.

Samedi 4
Souk à Monastir en fin d’après-midi dans une ambiance animée ; familles et couples déambulent, parfois en mobylette, au milieu des coupes de légumes, des fanes de radis ou de fenouil, évitant ici et là les nids de poule dans le macadam ; un animateur au micro vante les prix dérisoires des articles. Verres à vin, torchons, tabliers de cuisine, légumes et fruits remplissent le couffin.
Ce soir, pour accueillir Hubert et John, gaspacho relevé au piment tunisien, bar grillé et purée de carottes, fenouil braisé et salade, dessert de crêpes Suzette.

Dimanche 5
Préparé l’atelier de mardi prochain après avoir subtilisé quelques livres dans la bibliothèque de A. Entamé la lecture de Villes, journal de 1920-1984, de Julien Green, auteur jamais lu.

Lundi 6
Le temps a tourné et la fraîcheur s’est installée en soirée. Promenade sur la corniche aux alentours de 17 h, quelques photos de la mer sous d’épais nuages dans une lumière sourde. Commencé aussi le défi photo de Karen Ward, avec le thème des couleurs. Pour moi, ce sera le bleu du portillon intérieur, mais j’avais aussi pensé à cette multitude de plats en plastique à la devanture d’un magasin sur le trottoir…

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Mardi 7
On parle des Paradise Papers partout, sur Internet et sur France Culture. Et de la tuerie dans une église américaine de plusieurs dizaines de fidèles par un fou furieux de vingt-six ans, violent avec les deux femmes qu’il a épousées, violent aussi avec son chien qu’il affamait et attachait. Des scandales et des faits divers… Je rêve d’une radio qui donnerait quelques bonnes nouvelles du monde. En existe-t-il quelque part ?
Je reste seule à Monastir, travaille pour H. sur la future production de la version tunisienne de la comédie musicale La Reine des neiges… Lu le conte original de Andersen, le plus long de ses contes, où j’ai pu constater à quel point le film d’animation et la comédie musicale en sont éloignés… Mon congé sabbatique prend une drôle de tournure…
Marché pendant une heure dans les rues de la ville, explorant un quartier encore inconnu jusque-là, où se trouve un établissement de bains maures. Joli dôme bleu et blanc, et crénelage du mur d’enceinte. Ce sera la forme choisie pour le défi du jour. Je déguste au retour un petit pain de maïs croquant, avec du chocolat et du miel de bruyère callune rapporté des Cévennes. Est-ce ce soir là, en sirotant un thé au gingembre que j’apprends l’offre des CL pour la maison ?

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Mercredi 8
Levée à 4 h 15, il fait encore nuit et le muezzin ne tarde pas à appeler à la prière, les chiens reprennent en chœur et le coq du voisin se sent obligé de s’y mettre. Tout cela est encore exotique pour moi. Je trie deux ans de mails. Participe au défi photo de Karen, « texture » pour aujourd’hui, et je prends la jolie porte rouillée qui ferme une maison voisine. Termine la lecture du premier volet envoyé par Amine de sa thèse sur le polar noir. Envie de lire Dominique Mattoti ! Partie en ville pendant une heure à la recherche de lampes de chevet, j’en trouve deux dans la médina, une rouge, une blanche, parce qu’il n’y en a pas deux semblables. Aucune indication sur les emballages ni sur les lampes d’un quelconque fabricant ni du lieu de fabrication. Arrivée à la maison, c’est une bleu ciel qui m’est échue, allez comprendre, en plus de la rouge. Enfin, ça marche et c’est super. Rapporté aussi un beau plateau en métal travaillé, avec un miroir dans le fond et acheté des petits pains de maïs à la boulangerie du coin de la rue.

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Jeudi 9
Réveillée à 4 h encore. J’écoute la rediffusion des Pieds sur terre. Une émission sur les CPE et c’est pas du gâteau ! Avec le témoignage émouvant d’un ancien élève à la scolarité difficile, devenu lui-même conseiller… Je m’endors sur le cours du Collège de France à propos de talent. A 8 h, grand soleil et mail de Solange. Mon cadeau du jour. J’écoute FIP et c’est une joie.
Acheté un tapis pour mes pieds le matin ! Pas d’étiquette de fabrication. Impression de m’être fait rouler dans la farine par le gentil vendeur, un peu prestidigitateur. Trouvé aussi un jean neuf dans la médina pour 39 DT (à diviser par 3 quasiment). La soirée est venteuse. Dîner avec Hubert et Paul qui évoquent leurs projets divers.

Vendredi 10
Réveillée  trop tôt encore, debout à 8 h, avec un mal de crâne dû au rosé de la veille, sans doute. Je le traînerai toute la sainte journée. Envoyé le dossier de presse. Poursuivi ma lecture des Bouddhas et rôdeurs sur la route de la soie et travaillé sur la thèse. Reçu des nouvelles et des conseils de Kiki, découvert sa jolie petite nièce-petite fille congolaise. Gâteau de semoule à l’essai, un peu trop mou. Je ne sors pas de la journée. Soirée tristounette à cogiter sur le futur et pleurer ma maison…

Samedi 11
Réveil à 4 h 15, après cinq heures de sommeil. Grandes cogitations, encore, devant une assiettée de semoule et un mug de café. Mon état du moment ressemble à une tour chahutée qui touche parfois le ciel et sa bonne étoile pour tant de fois où elle tangue… Se détacher du passé, absolument… C’est à 5 h 21 précises qu’appelle le muezzin ce matin et d’un seul élan, plusieurs voix lui répondent dans des modes plus ou moins aigus et chantants… un appel à la prière qui révèle le silence la précédant. D’un seul coup, tout le monde doit être debout ! Impression d’une grande activité soudaine. Et puis, à 5 h 25, s’éteint la dernière voix dans le souffle plus ardent du vent qui a hurlé toute la nuit.

Dimanche 12
A 9 h dans Monastir, direction Les Halles. J’ouvre les yeux tout le long du parcours à la recherche de ce qui sera le thème du jour « freestyle ». Je lorgne comme hier du côté du trottoir d’en face vers les paniers d’osier qui me tentent pour conserver les fruits.  Les gens déjà se pressent et je file chez « mon » poissonnier où je trouve de la petite bonite à 3,5 DT pièce ! A un autre étal, un léger coup sur l’épaule me fait me retourner, et un homme me tend en souriant mon porte-monnaie tombé de mon sac. Comme j’aime les gens d’ici, leur discrétion, leur gentillesse.
Je me laisse tenter par une côtelette de viande à un étal tenu par un monsieur au visage buriné. Croyant avoir acheté du mouton, je me retrouve devant une côte de veau, trop fraîche et trop dure à mâcher… Je vais renoncer définitivement à la viande.
Aucune nouvelle de H. et de sa proposition de m’amener à Tunis demain. Je me décide à tenter le louage au débotté. Je quitte la maison à 13 h, un sac sous le bras avec le minimum – je manque la photo du petit âne marron traînant une carriole, monté par un homme enveloppé dans un plaid – et vingt minutes plus tard, je suis dans le taxi ! J’avais envie depuis longtemps de tester ce mode de transport, l’un des moins chers, 10,5 DT l’aller pour Tunis. Nous sommes 9 dont le chauffeur, six hommes et trois femmes, je m’installe sur un mouvement de tête du chauffeur dans la rangée derrière lui, entre deux messieurs. Derrière moi, une jeune femme pleure toutes les larmes de son corps et me sourit tristement quand je tourne la tête vers elle pour l’encourager. Deux heures plus tard, me voilà à Tunis où je prends un taxi, jaune cette fois pour Manouba… 6,5 DT pour vingt minutes de trajet…

Lundi 13
Il y a deux ans survenait l’attentat du Bataclan.
Je vais traîner mes basques dans le quartier à la recherche de pain et du repas de midi. J’en découvre les larges rues, les petites épiceries sur le trottoir tous les vingt pas, j’apprends le mot « hob », accompagné du sourire des clientes de la boulangerie et de la boulangère qui me répète « baguette » en m’en tendant une ! A la supérette Jamel, le vendeur sans âge parle français mais s’amuse durant quelques minutes de mon arabe incertain. Nous rions beaucoup. Il choisit pour moi les œufs les plus gros, ici on les achète par quatre. Je prends aussi des éponges dont je n’ai pas besoin et des chips que je ne mange jamais en France. Pour le plaisir de parler avec lui.

Mardi 14
“La chanson de ce matin disait il n’y a que toi dans mon cœur« … Murmuré juste avant de partir à la fac et cela suffit à mon cœur d’artichaut. Une bonne heure de skype avec Brigitte pour échanger sur ses projets de voyage en avril prochain, les lacs italiens, pour parler de mon futur déménagement et trouver une solution : un garage quelque part, en attendant de trouver un appartement ou une maison à louer… Je m’entraîne à prononcer « poudre d’amandes », « sucre en poudre » et « cannelle », en vue des achats pour le dessert de ce soir.

Mercredi 15
Signature du bail et clés du nouvel appartement de A. Départ pour Monastir sous une pluie battante. Arrêt chez un marchand de meubles pour commander un salon style années 50 fabriqué par un artisan local. Repas de brick à l’œuf. Discussion qui dégénère un peu, la fatigue sans doute.

Vendredi 17
« Bavardage est écume sur l’eau, action est goutte d’or. » Les nouvelles de France m’obligent à rentrer précocement.

Samedi 18
Je pars légère, je reviendrai. Retour à Marseille en soirée. Toujours fidèles, Brigitte et Pascal sont là pour m’accueillir.

Texte et photos : Marlen Sauvage

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