Comment j’ai fait #03

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C’était comme un morceau de vie à avaler qui m’empêchait d’être depuis des années, ça traversait le temps et le quotidien, collé à moi toujours, invisible mais omniprésent, ça se cachait dans les moments les plus insipides ou les plus mouvementés, ces creux et ces bosses de toute vie, dans ce qui s’installe et qui pourrait ronronner, dans l’aspiration à être intensément soi à travers un métier, des amours, des passions, ça se tenait dans mon regard porté sur les autres, ça me tirait en arrière parfois, jamais ça ne me donnait des ailes, c’était comme s’il avait fallu que je lui accorde toute mon attention et je ne le faisais pas donc ça se tenait dans l’ombre, prêt à se manifester, c’était lié à la parole, à une reconnaissance par la parole, de moi à moi, ça obstruait ma vie, et pour avancer il aurait fallu raconter ce qu’il y avait eu là, me le raconter à moi, oser le prendre de face et le regarder. Le disséquer. L’écrire. J’avais posé des mots sur cet instant éclair où quatre vies basculent, au hasard de carnets, de bouts de papier, en espérant peut-être que cela suffirait, qu’un jour tout serait dit, par bribes, comme un puzzle qui se reconnaîtrait lui-même, comme si une instance au-dessus de moi accepterait ces morceaux de confidences, mais ma vie ne suivait pas le mouvement non plus, j’errais de vie en vie, de ville en ville, je croyais construire et je détruisais au fur et à mesure, sans parvenir à m’arrêter sur moi, sur qui j’étais cet été-là, pouvais-je regarder cette jeune femme enfin, peut-être, sans trembler, sans culpabilité non plus ? Pouvais-je plonger dans le passé ? J’avais toujours répondu non à la question qui se pressait dans mon cerveau, et il avait fallu cet égarement dans la douleur, une fois encore parce que la vie vous ressert les plus mauvais plats, pour que ça se découpe clairement sur le plafond où je perdais mon regard, ça s’est écrit en moi – la fin des vacances, le départ pour la maison familiale, l’achat d’un matelas pour le lit du bébé, le volant dans mes mains, les pleurs de la plus jeune, la route ensoleillée, la dispute des jours d’avant – ça a pulsé de quelque part et j’ai dû prendre un crayon pour l’écrire, pour écrire autre chose que tout cela, avec une rapidité extraordinaire, sans rature, d’un jet de huit pages, et je l’ai intitulé C’était l’été, et quand j’ai mis un point final, j’ai pu le relire, le relire encore, le corriger parce que j’avais occulté encore des éléments autour de cet instant de malheur, de cet été 80, le mien.

Texte et collage : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier Hiver 2017 de François Bon. Présentation et sommaire du cycle Vers un écrire-film ici

3 réflexions sur “Comment j’ai fait #03

  1. Parfois je me dis que je n’aurais peut-être pas dû te donner cette boite la dernière fois que l’on s’est croisées…
    Si tu as besoin, je suis là. Avec mes yeux de 14 ans, avec mon ressenti de 14 ans. Pour en parler, pour t’écouter, pour se souvenir ensemble.

    1. Chère toi, ne t’inquiète pas… J’ai su mettre des mots sur tout cela trois décennies plus tard. C’est un peu ce que raconte ce texte… écrit pour un atelier. Mais se souvenir ensemble, oui, bien sûr😘

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