En amont de l’histoire. Un mot trop grand…

par Liliane Paffoni.

Georges-Azenstarck-ateliers-du-deluge

©Georges Azenstarck, Télérama, mai 1998.

Une salle de classe quasiment vide, un prof qui était là sans être là, une poignée d’élèves, essentiellement des internes qui n’avaient pas le choix et qui ne pouvaient regagner leur famille au beau milieu de la semaine ; nous, les filles, avions déboutonné nos blouses, les garçons eux, sans doute plus audacieux, avaient enlevé la leur, une blouse grise, laide, et là, on les regardait, ébahies ; on découvrait des corps masculins, eux, aussi nous regardaient. On pouvait s’asseoir sur les tables avec le prof qui fumait dans la salle de classe ; d’ailleurs, tout le monde s’était mis à fumer allégrement. On parlait des événements qui avaient lieu, loin, dans la capitale. Nous, à l’internat, on ne savait pratiquement rien : pas de télé, pas de radio, pas de journaux  au foyer, juste un tourne-disques sur lequel on écoutait quelques succès du moment.

On disait que ce mouvement était une révolution, qu’il allait changer nos vies et nous apporter la liberté.

La liberté ? Oui, on en rêvait, on aurait voulu un peu respirer, pouvoir porter les vêtements qui nous plaisaient, se maquiller un peu, juste respirer.

Tout le monde se souvenait de cette jeune fille, plus hardie que les autres, qui était venue au lycée, vêtue d’un pantalon pattes d’éph. Elle avait d’abord été interpellée dans la cour par la surveillante générale, tout le monde autour d’elle : certains la soutenant, d’autres se moquant d’elle ; puis convocation dans le bureau du censeur. Elle en était sortie en larmes. Elle avait été punie et avait passé le reste de la journée quasiment cloîtrée dans un bureau sous l’œil vigilant d’une secrétaire. Le lendemain, plus de pattes d’éph ! En tant qu’ externe, elle échappait au port de la blouse bleue ou rose. Alors oui, on voulait bien que la liberté souffle sur nos vies.

Et que dire de ce garçon, sorti des rangs avec poigne par un surveillant général parce que ses cheveux étaient un peu trop longs ? Ses pattes surtout, le surveillant avait agrippé ses cheveux en tirant si fort qu’on avait bien cru que ses pieds allaient décoller du sol.
0n aurait bien voulu être enfin nous-mêmes. La liberté était un mot trop grand qui donnait le tournis.

C’était beau et exaltant ce qu’on entendait : « Cours camarade le vieux monde est derrière toi. » Comment courir alors qu’on ne pouvait pas sortir ?

«  Faites l’amour pas la guerre. » Faire l’amour, aucun risque. Où ? Quand ? Bien sûr, des couples se formaient, on flirtait. A partir de la seconde, on avait le droit de sortir en ville le jeudi après-midi, si les parents en avaient donné l’autorisation. Se promener main dans la main, s’embrasser alors que tout l’internat se retrouvait dans les rues de la petite ville ou dans les cafés ! On se disait que cette révolution là n’était pas pour nous, trop loin, inaccessible, parfois incompréhensible.

Aujourd’hui, quand on m’interroge sur mai 68 je réponds : « Oui, oui, c’était super. J’ai déboutonné ma blouse. »

Texte : Liliane Paffoni

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

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