En amont de l’histoire. Vienne, 15 mai 1955

par Monika Esse.

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C’est dimanche, le 15 mai 1955. Un grand soleil brille sur Vienne. Effervescence dans les rues comme dans les maisons. On se prépare en famille. Père, mère, frères, sœurs. On se met sur son trente et un, en habit de dimanche. L’aînée étrenne une nouvelle robe, une robe d’été en coton blanc léger, à mille raies brillantes. Une robe faite sur mesure, cousue par la mère, sans manches , prenant bien la taille avant de tomber en jupe évasée virevoltante. Ce sera pour toujours la robe du traité d’état qu’elle porte avec fierté et qui, plus tard, passera à la cadette, plus jeune de cinq ans.

Bien habillés, bien coiffés, les enfants suivent les parents dans la rue. On part à pied, on n’a pas de voiture. Et puis ce n’est pas loin, pas besoin de prendre le tramway. Le château du Belvedère est à dix minutes, en plein cœur de la ville, sur une montée douce. Ils sont arrivés tôt, ils se placent  dans les premiers rangs. Devant eux, le château, la terrasse, les fenêtres grandes ouvertes. En attente. S’ils se retournent, toute la ville s’étale devant leurs yeux, panorama inoubliable. La foule scande, puis se tait pour écouter les discours et applaudir les quatre ministres des affaires étrangères, de France, d’Angleterre, des USA et de Russie, et enfin le ministre autrichien qui a négocié avec eux ce traité d’Etat qui redonne la liberté au pays. Car  à la fin de la guerre, en 1945, l’Autriche vaincue a subi l’occupation des quatre puissances victorieuses pendant dix ans. Le pays était partagé en quatre et la capitale également. Découpage arbitraire et occupation difficile pour les habitants et pour la politique autrichienne qui était sous tutelle.

Elle se rappelle très bien la liesse de la foule, la clameur, les applaudissements . Mais les enjeux, elle les a compris beaucoup plus tard. A 14 ans, elle ne connaît rien à la politique. On n’en parle pas à la maison. On ne parle pas non plus du passé, du vécu pendant la guerre, de la résistance, de la défaite, de la reconstruction. Elle se rappelle juste quelques noms qui surnagent, président, maire de Vienne, les commentaires des parents lors des votes. Elle se rappelle avoir vu des livres dont elle ne reconnaît pas l’écriture, les expressions, les signatures… des livres d’avant. Elle se rappelle les distributions de lait, le matin, à l’école : riz au lait, semoule au lait, vermicelles au lait. Elle en avait horreur, mais on était obligé. Elle était obligée, comme tout le monde. On était comme tout le monde, on faisait comme tout le monde. Elle n’était pas révolutionnaire, mais elle aurait bien aimé porter des pantalons pour pouvoir courir à son aise… Interdit. La jupe pour les filles, les pantalons pour les garçons. Eux, ils avaient même des culottes de cuir qui résistaient aux escalades dans les arbres. Et le blue-jean pour une fille était un rêve inaccessible pour quelques années encore. Elle aurait bien voulu sortir un peu, aller avec les amies dans les surprise-parties, danser le boogie-woogie qui arrivait d’Amérique. C’était non, une jeune fille ne sortait qu’accompagnée de ses parents ou au moins de son frère qui était bien trop jeune pour ce rôle.

Enfance, sage, obéissante, dans un cocon d’amour. Elle n’était pas malheureuse, juste en manque de vie extérieure, d’ouverture, d’un peu de liberté. Tricher, mentir, pour avoir une vie à soi. Négocier, se faufiler, pour trouver un peu de liberté. Liberté en 1955, pour une jeune fille comme pour un pays.

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Texte : Monika Esse.
Photos : Kurier du 15.5.1965 (archives de l’auteur)

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

Une réflexion sur “En amont de l’histoire. Vienne, 15 mai 1955

  1. il a fallu attendre encore un peu pour la liberté pour la fille (quand a pu se la payer même à petit prix) mais déjà le premier jean de la ville (pas pour l’école ni la ville, juste pour la plage et la voile) offert par la grand mère si bonne-famille lyonnaise (ce qui n’est pas rien)
    autres temps

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