Carnet des jours (30)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Dimanche 7 janvier 2018
Je reprends l’avion… De Tunis à La Réunion via Paris. Une journée dans les halls d’aéroport, neuf heures d’attente en France, à regarder passer les voyageurs, assise dans les courants d’air des troquets où je bois café sur café pour me réchauffer. Une heure seulement que j’attends à la Brioche Dorée d’Orly. La température ici est d’hiver, je crains d’être rattrapée par la bronchite à peine guérie ces derniers jours. J’emporte avec moi la sérénité retrouvée grâce à A., ses clins d’œil et son art de relativiser toutes les situations.
21 h : enfin dans l’avion pour une nuit de vol.

Lundi 8
Willy était là parmi la foule ! Ici, janvier ne fleurit pas, et à Saint-Denis l’océan roule ses vagues brunes. Tout s’éclaircit au fil de la route et je retrouve l’horizon bleu rassurant de la mer.

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A la maison, c’est une fête ! Les petits garçons ont grandi, chacun se dispute mon attention. Mais c’est Julie qui m’émeut le plus, elle qui dégage toujours la même force d’attraction… Une vieille âme. De quelle éternité vient-elle ?  En la femme je vois encore la petite fille blonde. Toutes réflexions au creux de mon lit, alors que l’humidité du soir me perce les os. Il ne fait pourtant pas froid.

Mardi 9
Mal dormi, une toux m’a vrillé les bronches et le ventre toute la nuit. J’avais oublié que les petits gars se réveillaient aussi ! Je me suis lamentablement endormie l’après-midi devant le dessin animé que m’a proposé Souleyman, alors que nous étions tous les trois allongés dans le lit des parents !
Découvert ce matin le pitaya, drôle de fruit à écailles, à la texture et au goût similaires à ceux du kiwi et aux couleurs superbes dehors et dedans.

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Jeudi 11
Depuis mon arrivée, le temps est humide et relativement frais. Je hurle devant les bestioles qui sortent à cette occasion, de grandes blattes marron qui me donnent la chair de poule. Le soir les geckos couvrent le plafond de la varangue, ils guettent patiemment leurs proies, de petits insectes. Aucun d’eux ne me dérange.

Vendredi 12
Après-midi au haras pour la leçon d’équitation de Souleyman. Comme il est fier sur sa monture ! Les images de l’enfance des filles m’assaillent, leur joie de retrouver poneys et chevaux, leur regard droit devant, et pour moi l’attente derrière les clôtures… Souley est si touchant de vouloir bien faire et d’être pourtant tellement distrait par la présence de Sacha, le petit frère auquel il veut se rendre in-dis-pen-sa-ble !

Samedi 13
Aujourd’hui Julie a battu le jaque… dit comme ça, quelle énigme ! Quel étrange fruit /légume là encore, à la sève visqueuse digne de la colle la plus efficace.

Dimanche 14
Cyclone tropical intense, prévoit Météo France pour jeudi et vendredi prochains. Sur les forums que je consulte, certains craignent un épisode comme celui, récent,  de Saint-Martin. Julie et Willy restent zen. En l’attendant, puisque les enfants garantissent que la cour sera ravagée, j’en profite pour prendre fleurs et plantes en photo. Promenade dans le parc voisin, personne ne met le nez dehors… Il fait très chaud et rien n’annonce le pire…

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Mardi 16
Maux de crâne au réveil, encore, comme depuis trois jours. Ça a soufflé fort cette nuit. J’ai imaginé devoir se réfugier sous la maison (quelle idée !) avec les petits. Si j’ai peur déjà je dois me préparer psychologiquement, me dit Juliette. Le cyclone va passer au-dessus de nos têtes. Willy dort habituellement pendant les cyclones, me rappelle-t-elle. Une enfance bercée par la furie des éléments. On commence à ranger tout ce qui traîne dehors et ce qui est entreposé sur la varangue : outils de jardin, vélos, trottinettes, pots de peinture… Ça remplit la camionnette et la maison recevra le reste : étagères, fauteuils et coussins, plantes vertes…

Mercredi 17
La maison est parée, elle ressemble à un jardin. On a rempli les bouteilles d’eau, des seaux, fait le plein de nourriture, de couches pour le petit Sacha, rentré les animaux, chats et chien, mais Kyyubi erre depuis un mois dans la nature… On écoute le dernier album de Zanmari Barré et l’hommage à ses musiciens. La référence aux cheveux de Willy m’amuse… si ce n’était que cela… Ma préférée reste Voun qui me noue la gorge.
Séance guilis avec les petits gars. Sacha dit sobrement bonjour à A. sur Messenger. Souleyman le gratifie d’un sourire Gibbs. Depuis dix minutes, le vent souffle très très fort. On attend le cyclone depuis plusieurs heures, les informations l’ayant annoncé la nuit dernière mais il aurait perdu en intensité et se promènerait à l’allure de l’escargot : 9 km/h. A combien avance un escargot ? Ce soir d’autres nouvelles donnaient notre zone dans l’œil du cyclone. Julie me rassure : être dans l’œil, c’est pas si mal. Sortir de l’œil est plus problématique… A priori ce serait là que les ennuis commencent. Bon. comme tout le monde reste de marbre ici, j’ai quand même demandé que l’on ferme enfin les volets par sécurité. Je dois être la seule à m’inquiéter. Le propriétaire voisin s’est gentiment moqué de moi ce matin tout en me tapant la bise. Je l’ai joué intéressée mais je ne l’ai pas trompé. On en est donc aux grosses rafales sur le coup de 23 heures. Je suis seule dans ma chambre. Il paraît que c’est pour le petit jour…
Minuit. Je ne dors pas. Je n’entends subitement plus de vent et je découvre que ma fenêtre n’est pas fermée ! Une accalmie de très courte durée. Le temps d’attraper ma tablette et c’est reparti.
1h17. Ce ne sont plus des rafales mais le raffut d’une houle véhémente sans accroc. La pluie tombe. Pour m’en assurer, j’entrouvre prudemment les volets. J’aperçois au fond de la baie les lumières de Saint-Louis dans une brume diffuse. Je ne dormirai pas cette nuit.
1h32. Vacarme des trombes d’eau sur le toit.

Jeudi 18, matin
Très peu dormi et le cyclone s’est transformé en tempête tropicale. Ça souffle toujours. On reste dans la maison tous volets fermés, sauf ceux de la chambre des parents. Les premiers désagréments apparaissent : toilettes bouchées, fuites au plafond… Y a de la tension dans l’air.

Samedi 20
Nettoyage des coupes faites par Willy dans les heliconia  après la tempête. Ramassage des avocats trop jeunes. Sacha m’accompagne. Il crapahute et s’en donne à cœur joie. Le sol est jonché de fruits. Quel gâchis ! Courses dans l’après-midi avec Julie. On emmène Arlette un bout de chemin, partie se rendre compte des dégâts d’après ce que je comprends. Sacristain et chou à la crème au salon de thé du coin.

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Dimanche 21
Visite à Saint-Pierre. Quelques routes sont coupées. Toute la végétation regorge de flotte. A Basse-Terre, grand soleil et piscine pour les enfants (et les grands). Quelques photos sur le front de mer. Je m’étonne toujours de cette prolifération de coraux échoués. Cet après-midi, Julie a tenté d’expliquer à Sacha la course du soleil dans le ciel : patience d’un côté, bonne volonté de l’autre et fous rires pour tout le monde.

Lundi 22
Canard à la mangue et au riz blanc, plaisir des yeux et du palais. Un zozio vert à lunettes s’est échoué dans la pelouse, il est si minuscule… J’accumule les petits bonheurs !

Mardi 23
Je me réveille en réalisant que je n’ai plus que deux jours à passer ici. Je n’ai pas suffisamment joué avec les petits garçons. Pas eu l’énergie. Malade la première semaine. Le genou en vrac. Sensation de ne pas savoir « y faire » avec des petits gars. Je récapitule pour me rassurer : les deux soirées de garde avec les jeux de ballon et nos fous rires, les histoires dans la cabane, les dessins animés, les tentatives de lecture, le ballon prisonnier dehors, la promenade dans le parc avec leur maman…
Regardé La Cité des enfants perdus. Je me demande si je l’avais vu finalement. Souvenir du cinéma pourtant et de l’ambiance glauque du début. Revu Talons aiguilles dont j’avais quasiment tout oublié. L’amour filial dans ses extravagances almovodariennes. Magnifique. Comme Willy s’est foulé la cheville, il n’est pas certain que nous sortions entre filles, Julie et moi, ce soir.
Et bien si ! Délicat repas japonais à Saint-Pierre où nous avons d’abord admiré la houle sur l’océan. Murmuré entre deux grands silences comme toujours avec Julie. Le plaisir contemplatif que je ne partage ainsi qu’avec elle. Elle, si loin, tout comme sa sœur, chacune à un bout du monde… toutes deux si loin de moi. Quel destin…

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Mercredi 24
Conférence de presse à 10h30 à Kazkabar, Bois Rouge. Nous décollons à 10h40. Mais ici on n’est jamais en retard. Une heure plus tard, je croise Daniel Waro avec quelques feuilles de palme dans les mains, pour les assiettes, me dit-il. Simplicité et nonchalance. Intense sensation de vie au milieu de ces musiciens, leurs familles et amis. Jamais autant qu’ici le temps n’apparaît comme une construction humaine. Même impression qu’en Crête il y a trente ans déjà. La petite foule ne me fait pas peur, j’ai réussi à me glisser parmi les sourires et les regards. Il n’y a que de la bienveillance et le créole que l’on parle est si beau dans ses images et ses sonorités. Daniel me propose du jaque congelé, un bonbon !

Soirée familiale et repas de porc massalé cuisiné par Julie. Une première, un régal.

Jeudi 25
Dernier jour pour moi avant mon retour pour la métropole en soirée. A 7 h, les volets s’ouvrent sur un grand soleil et le ronflement sourd de l’océan dans le lointain. Je pars en quête d’images de fleurs après la pluie. Les oiseaux donnent leur concert matinal. j’en manque beaucoup, je les écoute, cachée parmi les caoutchoucs et les palmiers.

Arrêt à Saint-Pierre pour laisser les petits gars. Nous prolongeons la pause, la route du littoral étant fermée encore après la tempête. Je déguste les mangues vertes du jardin, fermes, accompagnées de gros sel. Le voisin grimpe sur le toit pour décrocher une papaye énorme. Sous la varangue, la discussion en créole est entrecoupée de rires et je ne saisis pas tout ce qui se raconte. Je surveille l’heure. Je crains subitement de rater mon avion. Mais ma remarque suscite un grand rire ! Les cousins et la piscine occultent mon départ, je ne sais pas si je dois me réjouir. Nous prenons la direction de l’aéroport vers 19h. Un autre cyclone est en train de se former sur l’océan. Le ciel est blanc d’énormes nuages avec des bouts de bleu intense, une lumière rose diffuse… On a l’impression de rouler dans une voiture aux vitres fumées. Les nuages sont si bas. Et la pluie recommence à tomber… 19h42, route bouchée. Tous warnings dehors.  J’écris à l’arrière de la voiture.

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Avant la tombée du jour, j’ai noté le nom des ravines et des bras, et c’est une comptine : ravine blanche, ravine des cabris, bois d’olives, ravine du ruisseau, ravine du Trou, ravine du Cap, ravine du Petit Etang, ravine du Grand Etang, ravine de la Chaloupe, Bras Mouton, Souris Chaude, petite ravine, ravine Cocâtre, ravine des Trois bassins, ravine Tabac, ravine de la Saline, Bras de l’Ermitage, ravine de l’Ermitage, Plateau Caillou, bras Saint Gilles, ravine Saint Gilles, ravine Etang Saint Paul, ravine des Galets, ravine à Marquet… J’ai loupé la ravine à Poux… Ravine à Patates à Durand, ma préférée. Puis je m’arrête là. Plus assez de jour pour lire. Comme la radio ne fonctionne plus, nous roulons vitres ouvertes à l’écoute des radios voisines. On se parle d’une voiture à l’autre. Et pour finir, l’aéroport est en vue. Il a fallu plus de deux heures pour y arriver. Je laisse mes deux chéris derrière moi, juste un regard pour le souvenir.

Du 25 au 26.
Vol de nuit. Arrivée pluvieuse à Marseille. Train pour Orange où m’attend B. Jusqu’à N., c’est le déluge. La France est sous l’eau depuis des jours, ici c’est un moindre mal, c’est même bienvenu. Je retrouve ma chambre dans la maison accueillante.

Samedi 27 et dimanche 28. Passage chez Orange où j’apprends que mes mensualités ont augmenté de 10 € du fait que je ne suis plus rattachée à un compte. Mais le comble est que je n’ai aucune connexion ici… Les prélèvements vont bon train. Impression d’être l’otage une fois de plus d’un système frapadingue.

La cascade n’a jamais été aussi alimentée en eau. C’est un déluge et le ruisseau caracole avec vigueur.

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Chez Julien le plaqueminier déborde de fruits que nous mangeons à même l’arbre dans le jour tombant, la vraie vie !

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Mardi 30
A l’agence on me rassure quant à l’appartement pour lequel les choses menacent de traîner avec la signature d’un avenant inattendu. Visite à la recyclerie où je dégote un manteau neuf et un blouson en bon état, pour 13 euros. C’est le souk à échelle humaine !

Mercredi 31 janvier
Bonne nouvelle : pas d’opération mais rééducation du genou pendant deux mois. Je reçois le livre de Domi Bergougnoux qu’elle troque. Quelle bonne idée ! Lecture émouvante qui  me remue les tripes. Je lui envoie le recueil Itinéraires

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Texte et images : Marlen Sauvage

 

 

 

 

 

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