Construire une ville… – bande-son

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Au début du souvenir, tout n’était que silence, la torpeur abrutissante écrasait le son dans une dominante bleue. Calme plat. Aucune mémoire auditive de ce temps-là. A rechercher les bruits du passé, ceux d’un autre lieu s’imposaient ; dans une vallée tôt le matin le jasement du geai jaillissant des fourrés, le braiment des ânes de la Baume, le bêlement des brebis, le béguètement des chèvres bondissant de bancels en murets que Sully emmenait d’un pas sûr à travers les prés jusqu’au gardon, le brame du cerf, rare, rauque et bref ou mélancolique à la saison des amours, le chuintement de la chouette à la tombée de la nuit ou le grommellement du sanglier solitaire quand on ne distinguait plus un châtaignier d’un bouleau. Mais ici, dans l’effort de mémoire, devant la haute bâtisse, il fallait tendre l’oreille pour enfin discerner le grésillement des grillons ou la stridulation des cigales, premier chant de la nature claquemuré dans le souvenir visuel, et puis très vite se recomposaient le roucoulement des pigeons qui s’étaient multipliés alentour, le babil de la pie accueillant les visiteurs sur la rampe de l’escalier, le caquetage des poules au-delà de la cour, le craillement des corneilles dans les champs, le jappement des chiens venu des fermes isolées, le chicotement de la souris rattrapée par le chat… Toute une mise en scène avant les voix perdues, enterrées, disparues, enfouies dans les replis du temps, et se précipitaient alors à la mémoire, sans chronologie, en masse, dans un chevauchement chaotique, les leçons qu’ânonnait la grande sœur sur un coin de table de la cuisine ; les comptines inventées par la plus jeune ; les cris époumonés de la mère pour que cessent les chamailleries, l’imitation du clairon par le Pater, le dimanche, du haut de l’échelle de meunier qui descendait dans leur chambre ; le feuilleton radiophonique quotidien mais impossible de se rappeler le moindre titre, le moindre acteur, rien d’autre qu’un son typique de ces années-là, une façon de parler peut-être – mais peut-être aussi reconstituait-elle un souvenir de toutes pièces –, pourtant elle revoyait l’appareil et les oreilles captives ; les informations du soir sur l’unique chaîne de télévision et le silence religieux des dîners ; le générique de feuilletons suivis sagement assises dans un canapé de Skaï marron – Thibaud ou les croisades et le galop des chevaux ; Rintintin et le son de la trompette ; Ma sorcière bien-aimée – ta lam, ta lam, ta lam tam tam ta lam (les trois sœurs s’entraînaient à remuer le nez) ; la voix off des Envahisseurs… « des êtres étranges venus d’une autre planète » ; L’Homme du Picardie et sa rengaine terriblement nostalgique, la lenteur du feuilleton, le sillage de la péniche ; la musique saturée des Incorruptibles et celle de Daktari aux djembés entêtants ; le concerto de l’Empereur sorti d’un 33 tours posé sur le Teppaz, qu’écoutait sa mère dans la pièce voûtée du rez-de-chaussée – était-ce déjà une cuisine alors ? –, et dans une explosion de couleurs et de frissons, la magie psychédélique d’Atom Heart Mother…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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