Construire une ville… Lancer de ballon

marlen-sauvage-maison-coquelicot

Sous l’écaille du crépi ocre, par endroits, la pierre nue. Mais s’attarder sur le crépi, aussi, ce rouge orangé qui embarquait pour Portofino, les palais baroques, les fenêtres au linge suspendu, aux croisées de bois, les criques ombragées, les déambulations sur le port lâché par les touristes à l’heure de la sieste, l’eau miroir du grand balancement à venir, qui renvoyait une image cisaillée des façades avant de les remettre d’aplomb le temps pour une barque de tanguer suffisamment et c’était reparti… tout s’effondrait encore, et les heures filaient au soleil et le plomb figeait toute tentative de sauvetage. Ne jetons pas la pierre au passé, ç’avait été du béton, inaltérable. Le béton dur comme celui du vieux lavoir à l’eau stagnante en été, verte de mousses, égayée par des nèpes à la trajectoire inattendue. Et tout de suite la sensation rugueuse du béton sous les fesses, le surgissement conjugué de la fraîcheur sous les feuilles du figuier de l’enfance et de la douleur de l’escalier pyrénéen, dans un moment de béance, entre vie enterrée et conscience singulière exacerbée d’une vie à se construire de toutes pièces ; béton de la Défense, espaces bétonnés à outrance, bancs de béton, bacs de béton, dalles de béton, foule, précipitations en tous sens, entonnoir d’où sortaient des milliers de personnes qui se répandaient sur le béton, l’agitaient, le vivifiaient, dans une lumière crue, l’hiver, outre-blanc virant vers un nuancier complexe seulement visible dans une léthargie post-métro, et l’on pouvait arpenter les places jusqu’aux tours bondées aussi, dans cet état second où plus rien n’avait d’importance que la journée à traverser. Elle n’en finissait pas de gratter la façade, pourtant, malgré les injonctions de P. qui ne voyait là que matière à mélancolie pathologique. La pierre nue. Et s’imposait alors cette grande faille entre la partie gauche et la droite, sur l’image de la première maison, la première vision, ce mur fissuré prémonitoire. Comme à Carthage, cette impression de grand ratage, ce qui paraissait flamboyant s’écrasant dans un amas de mauvais sentiments au pied des kilims lustrés, usés par les regards mal-aimants, car le temps malmène les désirs et les engagements. Ou dans la Georgstrasse, à Marburg, l’intime sensation de décalage entre les paroles de l’un et la pensée de l’autre, ce que les ondes diffusent dans la proximité des corps et que l’on capte en un instant de grande lucidité, marchant parmi les maisons alignées de la résidence arborée – pourquoi avait-elle écrit « abhorrée » ? – aux balcons fleuris et silencieux, respectables.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s