Construire une ville… Se déplacer

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Sous la masse de nuages accrochés à l’épaule du Zaghouan, rouler à vive allure, défiant les radars, s’obstiner à rattraper l’horizon éclairci des montagnes de Grombalia, se soumettre au long défilé d’étendues arides, territoire rocailleux, sans vie sauf une ferme égarée ici, enclose dans un rectangle de grillage, surprendre quelques moutons épars, des eucalyptus asthmatiques, des palmiers amorphes, des figuiers de barbarie difformes, un amas de pneus autour d’un monticule de terre plastifiée, rouler à travers tout ce qui prépare la ville lointaine encore, terre et ciel cousus, une mosquée crevant l’azur complanté d’oliviers, derrière le rail de sécurité deviner la laine sale des moutons, plus loin sous le pont le regard las du berger ; rouler, entrevoir deux ou trois maisons au toit plat dans la végétation essoufflée, quelques arbres plus hauts soudain, échappant à l’horizontalité du paysage ; un panneau à vendre ou à louer sur un immeuble en construction, de béton gris, et une villa aux tuiles romanes, à la tour coquette, le début de la ville ?, des hangars de tôle, des cubes de terre, de briques rouges, de parpaings que griffent des doigts de ferraille ; des portails forgés devant des propriétés invisibles ; la ville qui se cache derrière les dunes et les cactus géants, les lauriers roses et blancs mourant sous les effluves de gas oïl ; puis dans le regard, offerte comme au creux d’une main, dans une uniformité de couleurs pâles, des bâtiments dressés, un puzzle blanc qui vire au jaune, qui ne dit rien encore des rues des avenues des mausolées des allées des briques encore des immeubles non finis, des poteaux électriques, des stades, des haies de cyprès ; juste une image ramassée comme crayonnée d’une ville sur l’éther ; avant d’atteindre la bretelle de sortie, au bas-côté jonché de gravats, de pneus déchirés, avant le pont sur l’autoroute, une salle des fêtes, la ville étendue qui occupe tout l’horizon, régurgite ses fumées par deux cheminées longilignes, parle de vivre serein sur ses panneaux en guise de bienvenue ; et la photo qui se désosse, les espaces qui s’installent entre les bâtiments, les rues qui séparent, rassemblent, distribuent ; les paraboles qui tamponnent les façades ; les places qui s’ouvrent, les trottoirs qui se creusent, s’effondrent, les boutiques qui s’étalent au-dehors, les drapeaux rouge et blanc qui flottent sur leurs mâts ; les moutons parqués sous des bâches, un jeune garçon nonchalamment audacieux qui se jette dans le trafic intense, inconscient ou suicidaire, ou confiant… 

Texte photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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