Construire une ville… – Répéter

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Vingt-huit tables, quarante-huit bancs. De bois vernis. Du lourd. Avec des pieds métalliques vert bouteille. A déplacer de l’entrepôt de la mairie jusqu’à la place de la Fontaine Vieille en passant par le fourgon. Les deux employés déploient leurs muscles sans arrogance. Une table, puis deux, puis trois, empilées les unes sur les autres; dix, onze, douze, le plus vieux crache ses cigarettes, c’est l’autre, beaucoup plus jeune qui le charrie, mais lui aussi  fatigue et s’éponge le front à la vingtième table, puis vingt-huit occupent le fourgon. Un coup de tête vers l’entrepôt. Les bancs maintenant. Quarante-huit. Ils les comptent au fur et à mesure. La place à quelques centaines de mètres de là. Descente du fourgon. Les portes claquent au même instant. Les deux hommes arpentent l’espace, le plus vieux a l’habitude, chaque année depuis des années, la même fête de quartier, le même agencement, mais il en fait le tour avec son collègue, ils reviennent au fourgon, ouvrent le haillon, installent une table après l’autre, quatre tables accolées l’une à l’autre ; clipsent les pieds métalliques, un coup du plat de la main pour les plus récalcitrants ; un regard l’un vers l’autre pour attraper la table suivante, la placer dans la rangée ; un coup d’épaule sur la droite, trois rangées de quatre espacées de quatre-vingt centimètres, à vue de nez ; le plus jeune grimpe d’un élan du pied sur la dernière table installée, balance ses jambes, lève le nez vers le ciel, « pas de risque qu’il flotte ce soir », l’autre approuve ; « c’est Mado qui s’y colle encore… » ; l’autre hausse les épaules ; le plus jeune saute à terre soudainement ; trois autres rangées de quatre espacées de quatre-vingt centimètres, à vue de nez ; quatre tables « en retrait pour les cuistots », ils disent ; une fois trois tables « celle-ci en angle », l’un dit ; puis c’est au tour des bancs. « Check five », le plus jeune dit quand tout est terminé. « T’es con ! » « J’ t’apprends l’anglais. » Ils rigolent et se tapent dans la main.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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