Construire une ville… – ciels, ma ville !

(Pour toi, Pierrot, en ce jour anniversaire !)

Ailleurs, d’autres morts prenaient le soleil dès son lever dans un panorama de montagnes échevelées, aux sommets agités de longues effilochées de stratus accrochant un lambeau de mousseline gris clair à une arête saillante, et souvent elle avait pensé en surplombant les tombes que ces morts-là avaient bien de la chance. On t’enterre et tu retournes au ciel. Elle préférait rester au creux de la terre, dans sa fraîcheur matinale ou sa tiédeur des longues après-midi automnales. Son évidence à elle était de mourir là dans ces montagnes bleues et de reposer sous la beauté des ciels admirés pendant des années. Le ciel blanc de zinc de l’hiver froid qui arrachait des clignements d’œil et des larmes quand elle roulait dans le fond de la vallée ; la parure flamboyante qui se déployait lentement alors qu’elle guettait le jour dès l’aube sans sommeil ; la traîne blanche de la voie lactée dans la nuit impérieuse ponctuée des ululements de la chouette quand elle en scrutait les profondeurs pour la surprise d’une étoile filante, un vœu au bord des lèvres closes ; le tumulte houleux d’un ciel plein d’orage roulant ses nuages engoncés d’électricité, ourlés de gris ; le ciel rose filant à toute allure vers le bleu d’une pesanteur d’été, elle les avait tous bravés, les yeux écorchés, époustouflée devant tant d’arrogance à modeler un paysage, une pensée, un état d’âme. Et ce soir, enveloppée des psalmodies lointaines d’un muezzin noyées dans le bruit confus des mobylettes, des klaxons, des voix de la rue, sous la lune figée dans un halo blanchâtre, devinant les familles amassées sous les palmiers de la place du ribat, profitant comme elle de la brise enfin là, ce soir, allongée sur l’immense terrasse carrelée, froide, dans les néons verts et rouges de la pharmacie de nuit, alors que le vent se lève cette fois, réveille le linge étendu, emporte les sons d’un bout à l’autre de la ville, ce soir rendu à la nuit ne nourrissait plus d’évidence aucune. 

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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