Tout sauf un livre de cuisine*…

« Les dernières années, quand il n’était pas hospitalisé, mon père passait le plus clair de son temps dans la salle à manger de la maison de ses parents morts, couché sur l’ancien divan de son cabinet, le haut du dos et la nuque calés par des coussins, observant s’écailler les fleurs de lys du plafond peint, fumant son tabac brun.
Les cendres rebondissaient sur son ventre et grisaient sa chemise.

Ce divan dans lequel, trente années durant, les corps de ses patients avaient imprimé leurs formes, creusant le matelas comme un moule, le façonnant comme de la glaise, il me l’avait proposé pour lit à l’occasion de son déménagement.
J’avais trouvé l’idée bizarre et j’avais prétexté qu’il était trop étroit.
Souvent je me demande si mes rêves auraient été différents si j’avais accepté son offre, si les rêves des patients de mon père auraient contaminé les miens.
Ah, ces rêves !
Je les ai tous, année après année, dans de grands cahiers à spirale vert émeraude. Ils sont là, dans la noirceur d’un carton, dans le grenier d’une maison qui n’est même pas la mienne. Des milliers de rêves soigneusement consignés, annotés par mon père, les rêves de ses patients. Des histoires de fossoyeurs en grève, de rhinocéros en rut, de pain trop cuit dans des villes asiatiques, de pères qui sont les pères des enfants de leurs enfants, d’ascenseur en panne, de courant coupé, de têtes coupées, de natte coupée.
Que faire de ces rêves ? Comment me les approprier ? Un rêve appartient-il à son rêveur ? Au bout de combien de temps un rêve devient-il libre de droits ?
Dans l’axe du divan où il s’allongeait pour fumer, il avait accroché un tableau de la femme en bleu (car la femme en bleu n’était pas seulement psychiatre et navigatrice, elle était aussi peintre.) Le tableau, mal fixé, penchait à gauche. Je me souviens de cette marine à l’aquarelle, des canots au mouillage, la baie ouvre sur le large, c’est peut-être l’après-midi, la marée est basse, des hommes en vareuse s’affairent autour d’une barque, remaillent un filet, se penchent, se contorsionnent, le ciel est d’un houleux violet de dénouement.
Au premier plan, accoudé à une balustrade, il y a une femme à la chevelure foisonnante, bouclée, de profil mais le visage tourné vers l’horizon. Les pans de sa robe outremer ondoient au vent et c’est comme ça que l’on sait qu’il y a du vent. »

* mais avec de vraies recettes dedans (ndlr)

Samuel Poisson-Quinton, Un père à la plancha, l’arbalète gallimard, ©Editions Gallimard, 2019.

Extrait de la 4e de couverture :
Composé pour déjouer (ou accomplir) les prédictions d’une cartomancienne, Un père à la plancha raconte un père, mais un père affaibli, un père des dernières années, un père qui n’est plus vraiment un père.
Le fils, cuisinier au Palais des Burgers, vient d’apprendre sa mort. Il rêve, il rêve déjà au livre ; les premières phrases naissent au-dessus d’une plancha ruisselante, dans l’odeur des graisses et le crépitement des cuissons. A Toulouse le soleil brille et le service commence…
Un père à la plancha est le premier livre de Samuel Poisson-Quinton.

Et pour la petite histoire, Samuel a fréquenté les ateliers du déluge, le groupe d’écriture de Florac que je lui ai conseillé de quitter au plus vite pour aller écrire sur le Causse où il vivait alors. Ce qu’il a fait. Et bien fait.

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